dimanche 8 juin 2025


 Sur la terre nue


Sur la terre nue,
je regarde les arbres
qui dansent.
les feuilles chantent
sans reprendre souffle.
Les feuilles sont le relais du vent
prêt à briser les murs.
Les barbelés grincent
incapables de chanter.

Je sais des coagulations,
des trompe-l’œil
qui ne tromperont plus longtemps.
Je connais des veines
où coule le béton,
des bouteilles de bière
en forme de massue,
des crimes proprets
juste le temps de se frotter
les mains.
Mais la bénédiction
est pareil au vent.

Rien n'arrête le gémissement
des gens qui se relèvent des enfers.
Le verre d'eau que l'on boit
en sortant de prison
irradie les entrailles
de clarté sereine.

J'ai vu cela à l'aube
quand la lumière pousse un cri.
Rien à défendre sur la terre nue.
J'ai des poumons nuages
qui sortent de leur cage.
J'ai le chant des feuillages
qui traversent les âges,
va rejoindre la blessure
d'où s'écoule enfin l'oubli.

Rien à défendre.
Je n'ai pas de réputation
à tenir à bout de masque
en tremblant dans une maison de glace.
Kabir, le fou errant le chante :
"Celui qui croyait être au sec
sera emporté par les flots"

Sur la terre nue
j'ai assez du corbeau
qui croasse sa philosophie.

Tout m'inonde
sans que je le demande.
Le "cousin", ce grand moustique
qui fait peur aux enfants,
cette lueur sur une fenêtre
apparue sans que l'on sache comment,
l'eau de la fontaine
avec ses lunes d'argent,
sont des mondes à eux tout seuls.

Qui attaquerai-je puisqu'en chacun
il y a le souvenir ancien
de l'enfant à la recherche du sein .
Jusqu'où peut-on se leurrer soi-même
de se croire si important ?

Sur la terre nue,
le soleil me cloue
mais c'est de douceur !


samedi 7 juin 2025

 



Le fantôme paisible


Tu ne perdras pas le fil ! Que tout s'en aille, que tous s'enfuient, tu continueras vaille que vaille, et si un nuage t'étonne, peut-être ce sourire que tu attends encore viendra comme un cri de corbeau par surprise ! Ce sera le plus beau des sourires. Il emportera au loin toutes les paroles. Il fera pâlir toutes les grammaires, tous les traités de style. Il sera là et tu n'en reviendras pas, comme une caresse que tu n'as pas demandé. La porte que tu croyais si bien fermée s'ouvrira enfin, une attention, une présence, un peu de lumière soudain dans ce désert, tu n'en reviendra pas ! D'ailleurs il s'agira de ne pas en revenir, une avancée soudaine. Tu ne seras plus le même !
Le ciel est à nouveau gris. L'opéra de nuages est bien fini. L'après-midi se termine. Sur ton mur, le soleil dessine une porte. Tu passeras par là ! Tu n'auras pas peur d'aller lui dire :"Regarde, en moi vit une musique, une parole qui joue à la mésange qui s'enfuit ! C'est comme si je regardais s'en aller un navire sur l'océan, comme si je lâchais la main d'un enfant qui marche en équilibre sur une grume moussue !"
Tu es comme habité par un fantôme paisible qui ouvre ses main et son cœur pour rien. Puisque tu es là et que d'autres peuvent vivre à ton ombre, sans emprise et sans attente, qu'ils s'y reposent, qu'ils s'y apaisent ! La vie te parle ! La vie suinte de partout, comme ce mur si bien repeint (oh vanité de la perfection !), déjà tâché par une traînée verte d'humidité de la racine d'un arbre qu'on avait oublié, ou comme ce chardon qu'on arrache à la fin de l'hiver et qui finit toujours par repousser !
Peut-être alors que tout cela n'aura pas été vain ? Oui, tu iras lui dire et tu n'auras pas besoin de parler. Ce sera un simple croisement d'oiseaux. Personne ne se rendra compte, personne ne verra qu'un miracle est en train de s'accomplir ! Personne ne verra que cette étincelle a donné une vie entièrement nouvelle ! D'ailleurs ce sera le printemps avant l'heure. Tu y pensais ce matin en épluchant les légumes. Comme elle était belle cette chair orange de carotte ou de patate douce, comme elle allait donner un peu de vie aux hôtes du jour ! Et toi, tu n'étais rien, un simple instrument, un couteau bien aiguisé, qui œuvre dans cette conscience qui peut franchir les murs et déposer un baiser sur le front d'une enfant qui pleure et aimerait que les cris de ses parents s'arrêtent ! Et la paix revient et l'enfant regarde les branches de l'arbre qui dansent et ne pense plus à rien !



vendredi 6 juin 2025

 


Conscience de rien


Tu ne peux plus, tu n'y arrive pas ! Et pourtant, tu as encore la force de lever la tête. Presque à chaque instant le ciel est neuf. Tout s'y déroule sans frontières, et toi, tu aimerais dire, tu aimerais vivre. Pourquoi est-ce ainsi ? Pourquoi vois-tu cette attente chez tout le monde, et rien ne se réalise, comme s'il y avait un obstacle invisible, un mur impossible à franchir ! Tu vois bien qu'on ne peut se satisfaire d'un bonjour de façade, de la pluie qui se prolonge. Tu vois bien qu'on aimerait être plus au cœur de l'être, connaître tout ce qui anime un sourire, parfois une larme. Mais chacun reprends son rôle, même s'il y a une flamme derrière le regard, ou une émotion qu'on ne peut dissimuler tout à fait ! Rideau de pluie soudain, avec des rafales de vent qui se mêlent au soleil ! Tout s'éclaire. Tu es seul et tu aimerais entendre un rire ou une voix, mais tu entends seulement l'horloge qui mesure le temps, l'absence, le silence.
Dans cette conscience de rien, là où rien ne subsiste, là où rien ne se présente, tout n'est-il pas possible ? Qu'est-ce qui empêche un autre avenir de se dessiner ? Tu revois les centaines de corbeaux au crépuscule qui parcouraient le ciel en tout sens ! Aucun chemin, aucun projet ! Une sorte d'ivresse à se perdre dans l'espace, à ne pas choisir une direction, à se poser sur le houppier d'un arbre choisi au hasard, puis à repartir aussitôt, sans raison, pour rien , pour l'amour de rien !
Tu sais qu'il y a de la souffrance, des enfermements, des effondrements, parfois sans retour ! La marque n'est plus au fer rouge ! Elle est scientifique, imparable, issue d'un diagnostic ! Tu sais qu'il y a une volonté de se détruire et de tout détruire autour de soi ! Et puis il y a un calme, une paix qui n'est pas forcée, comme le bruit d'une goutte d'eau, ou une seule note d'un oiseau craintif ! Tu sais sans savoir, parce que cela ne s'apprend pas. C'est plutôt dans ce qui se défait, dans ce qui arrive au bout, quand il n'y a plus d'issue, quand les mots deviennent de trop, toutes les déclarations d'intention, surtout les belles phrases, les discours qui tentent de masquer la faille, comme celui qui parle de douceur, le corps raide comme un soldat de plomb ! Tu sais que la violence vient sans crier gare, la nuit brutale, le désir que tout se termine, et là... incompréhensible, sans rien avoir demandé, tu es ramené à une simple humanité, une fragilité d'accueil, toutes les fibres de ton être ! Il n'y a plus de mérite. Chaque seconde, tu perçois que se continue ce désir qui est au cœur de tout être, malgré les blessures..et tu es cette conscience. Tu n'as plus d'idées, tout vient à toi maintenant et tout est devenu simple. Tu aimerais que la terre s'ouvre et engloutisse ce flot de mots qui sont des poignards et font leur œuvre de mort ! "Qu'est-ce que la vérité ?" dit Pilate. Il la met à distance. Il ne vient pas à la vérité. Il pressent mais il cherche encore à tricher. Il ne veut pas voir cette vérité qui est devant lui. Il garde sa couronne, il ne veut pas être détrôné : Il a peur de cette nudité, de ce vide qui s'avance en un visage d'homme. Il ne veut pas que l'eau coule pour rien, il ne veut pas de la gratuité ...et toi, tu vois le ciel qui se recouvre. Il n'est déjà plus le même ! Tu n'est déjà plus le même ! Tout se recouvre de silence !





mercredi 4 juin 2025

 



Une parole d'un autre ordre


A qui écris-tu ? Où tes mots te conduisent-ils ? Tu te mets simplement en route pour donner plus de poids à quelques instants. Tu ne veux pas qu'ils retournent au néant. Splendeur ou stupeur, tu ne sais pas très bien, mais c'est le même surgissement, une trouée où, sans l'avoir désiré, tu accèdes à la vie telle qu'elle devrait être, comme illuminée de l'intérieur. Cette parole qui vient à toi ne t'appartient pas. Elle est d'un autre ordre. Elle est avec ces deux merles siffleurs que balance le vent, qui se méprennent sur l'arrivée du soleil. Elle est avec le regard d'un enfant dans le bus qui semble te demander :"Dans quel monde habites-tu ? Serai-je moi aussi obligé d'avoir un visage gris et des plis d'amertume au bord des lèvres ?". Tu es venu au monde sans l'avoir demandé. Cela fait déjà quelques années. Venir au monde ? Tu n'arrêtes pas d'y venir, d'y revenir pour mieux voir, compagnon des méandres du temps. Et cette parole vient aussi sans que tu le demandes. Elle te devance, elle chante en toi. Elle t'offre des ailes que tu ne peux te donner. Elle est plus vivante que tu ne le sera jamais. Il te revient en mémoire ces quelques vers d'un chant ancien : "Obstiné, par ta cruelle impatience, par ton insistance sans pitié, veux-tu vraiment, par le feu, forcer les boutons à s'ouvrir et les fleurs à fleurir pour remplir d'air leur parfum ?"
Tu ne peux que consentir, aller toujours plus loin dans ce consentement. Un soleil d'argent a trouvé une fenêtre pour illuminer ce moment qui te semblait noyé de grisaille. Coïncidence ? Tu goûtes cet instant, tu es proche de ce chant dont personne ne s'empare et qui a la même patience que les nuages qui ne finissent jamais de parcourir la terre. Le hêtre pourpre sur la colline te restera fidèle. Jamais il ne te trompera. Il n'a qu'une place et il la tient. Il connaît le silence où viennent se briser les mensonges des hommes ! Tu n'arrives pas à décrire ce qui se passe en toi. Tu restes à l'écoute, suit du regard les volutes de fumée blanche qui sortent des cheminées des immeubles. Il y a un courant plus profond, tu le pressens, une rivière qui s'accorde au rythme des saisons et coule en toi avec une douceur invincible ! Comme cette eau semble maintenant emporter au loin l'offrande de quelques pétales, signes de la main ouverte. Tu n'as rien pu retenir. Derrière tous ces mots, il y a une autre langue que tu acceptes de ne pas rejoindre. C'est elle qui est à l'exacte mesure de la merveille d'être. C'est elle qui te fait souffrir de ton opacité. Mais il n'y a pas d'amoindrissement. C'est comme une graine qui lève, une enfantement !






mardi 3 juin 2025




Habiter sa solitude


Ce soir, une nouvelle fois, tu te confrontes à ta solitude, à des choix irréversibles, à des paroles que tu n'as pu retenir, à tant d'autres choses. Tu ne fuiras pas ! Tu ne t'étourdiras pas. Trois mots suffiront : "ne rien subir". Tu auras ce courage, tu ne sais même pas comment il viendra, mais tu l'auras. C'est ta vie qui est là, ce soir dans le silence d'une maison paisible. Il n'y manque rien...ta vie dans sa nudité, sans mensonges, sans atours. Tu vois bien qu'il n'y a pas d'échappatoire !Tu habites ta solitude. Tu te tiens droit au cœur de ce vide. Personne ne peut t'empêcher de te tenir ainsi, avec toute la liberté dont tu es capable. Et tu répètes : "ne rien subir". Ces trois mots sont des diamants qui t'aideront au passage. Car il y a passage. Oui, tu demeures libre malgré les tempêtes qui se sont acharnées sur toi. Tu es libre déjà et avant tout par ta parole que rien n'oppresse ! On pourrait te bâillonner, elle serait là dans ta profondeur à laquelle personne n'a accès. Ta paroles se dresse dans la nuit de ta mémoire esclave qui voudrait te ramener à des terres mortes, condamnées à la stérilité !Tu es libre dans tes mots qui crient :"ne rien subir" Ce soir, tu vois cette vie comme un cercle qui se referme lentement, mais en son centre une porte s'ouvre par ta décision de vivre et de "ne rien subir", d'être libre infiniment, libre dans ton cri, libre de choisir un chemin qui a du cœur et que rien ne déchire. Ce soir, simplement, tu vois ta vie et tu la remercies d'être ce qu'elle est ! Tu bénis ceux qui pour toi, le sachant ou pas, ont été du feu, t'ont poussé à choisir, à ne rien subir. Dans cette flamme, tu te lèves. Tout fardeau a disparu ! Tu as choisi de vraiment vivre !








lundi 2 juin 2025

 



Le cadeau du tram

Tu regardes cette petite fille dans le tram qui essaye fébrilement de déballer un cadeau. Elle jette un regard inquiet vers sa mère qui ne s'aperçoit de rien, absorbé par sa communication téléphonique. Le cadeau est un oiseau de couleur, en plastique, couvert de paillettes. Mais le papier transparent qui l'enveloppe résiste, et la petite fille n'ose interrompre sa mère qui continue à papoter. Oh, ce regard de l'enfant qui cherche quelqu'un comprenant sa détresse. Mais souvent, il n'y a personne ! Celui qu'on appelle grand est aveugle. Il est relié par son portable, mais il a rompu le fil avec son enfant. Tu sais que cela arrive si souvent...cette parole qui n'est pas reçu, ce sourire auquel personne ne répond, ce désir profond rabroué d'une voix cinglante, ces fleurs sauvages donnés dans un élan fou et qui fanent oubliées à l'arrière d'une voiture !. Tu connais cette souffrance qui n'a pas de nom et qui plonge celui qui l'éprouve dans un océan de solitude. Et cette mère continue de bavarder, et l'enfant a peur maintenant d'abîmer l'oiseau ! Le tram ralentit. Il te faut descendre sans connaître la fin de l'histoire, et dans la rue noire, tu penses à tous ces soleils qui s'endorment, sans caresse sur le front, sans regard où il fait bon se découvrir aimable ! Et tu vois ces soleils qui s'enfoncent plus profondément dans les bras de la nuit, à la recherche d'une autre terre. Puisque personne ne veut de leur lumière, ils la gardent en secret sur leur île déserte. Qui maintenant trouvera le chemin ?




dimanche 1 juin 2025

 



Le pépé mignon

Un bon mot d'enfant sur le chemin du retour. Une personne âgée était en train de laver sa voiture. Une petite fille , les cheveux ébouriffés, juste à côté, se tourne vers sa maman et lui dit de sa petite voix fluette : "Regarde, maman, comme il est mignon le pépé ! Et toutes les deux se mettent à rire doucement ! C'est vrai qu'il était mignon ce "pépé", avec son pantalon trop large retenu par deux bretelles. Il lavait avec application la carrosserie de sa voiture. Il avait l'air débonnaire, paisible ! Il regardait avec douceur les enfants qui passaient devant lui racontant à leurs parents leur journée de classe. Il avait un regard tranquille, presque lavé de tout souci, un peu détaché, comme s'il était là mais autrement que cette marée de vie et de cris qui s’écoulait à ses côtés ! A la maison j'ai pensé à tout ce qui nous agite, nous rend fiévreux, et je revoyais le visage de ce vieux monsieur et il semblait me dire : "Doucement, ne t'inquiète pas, "rien n'est calme comme de vivre" !