jeudi 13 août 2026

 

Paul Eluard, poète (1895-1952)

pastel sec



Nous avons fait la nuit je tiens ta main je veille
Je te soutiens de toutes mes forces
Je grave sur un roc l’étoile de tes forces
Sillons profonds où la bonté de ton corps germera
Je me répète ta voix cachée ta voix publique
Je ris encore de l’orgueilleuse
Que tu traites comme une mendiante
Des fous que tu respectes des simples où tu te baignes
Et dans ma tête qui se met doucement d’accord avec la tienne avec la nuit
Je m’émerveille de l’inconnue que tu deviens
Une inconnue semblable à toi semblable à tout ce que j’aime
Qui est toujours nouveau.

Paul Eluard.


 

Une plume abandonnée
dans un fouillis d'herbe,
une trace de vie,
cela suffit.

C'est déjà bien mystérieux.
Mais c'est un mystère simple.

Je ne veux plus 
que cela se complique.
Toute ma vie a déjà défilé.
C'est assez.

Et dans ce fouillis
il y a une plume,
une plume invitation

pour laisser au fil
qui va se dérouler
toute sa tendresse,
toute sa paix.



mercredi 12 août 2026

 


Wislawa Szymborska, poète (1923-2012)

pastel sec




Eloge de la mauvaise opinion de soi.


Le busard n'a vraiment rien à se reprocher.

Les scrupules sont étrangers à la panthère.

Les piranhas ne doutent jamais de leurs actions.

Le serpent à sonnette s'approuve sans réserve.


Personne n'a jamais vu un chacal repenti.

La sauterelle, l'alligator, la trichine et le taon

vivent bien comme ils vivent et en sont très contents.


Un cœur d'orque pèse bien cent kilogrammes, mais

sous tout autres aspect demeure fort léger.


Non rien de plus bestial

que la conscience tranquille

sur la troisième planète du Soleil.


 


Voilà un banc qui ne bougera pas
qui traverse les siècles
le réchauffement climatique
les guerres, le silence
des campagnes désertées,
la fureur bruyante des villes.

Et pourtant il vieillit lui aussi,
à sa manière, avec lenteur
et sans se plaindre.
Il s'écorne, il s'use
il se patine, se recouvre
peu à peu de lichens.

Et un jour, il disparaîtra.
Car la pierre disparaît.
Elle se transforme en cailloux,
puis en poussière emportée
par le vent.

Et du banc, il ne restera rien
dans quelques milliers d'années
tout comme il ne restera rien
des prétentions des hommes

Et la vie recommencera,
la vie continuera.




mardi 11 août 2026

 

Assieds toi un moment

près de Notre Dame de la Source

dans le vallon de Droiteval

Deux promeneuses ont allumé

une veilleuse discrète

et se sont retirées

pour laisser la place libre.

La source coule encore un peu.

On n'entends presque plus son chant.


Reste là en silence.

Ecoute s'il reste

en toi le chant

d'une autre source,

une source d'eau vive

qui te donnerait 

un tel contentement

que tu pourrais mourir

à toute fausseté.


Tu resterai là

près d'elle,

source, mère,

douceur éternelle.


Tu deviendrais veilleur

dans l'ombre secrète

pour que d'autres rejoignent

cette source où la vie

enfin respire.






 


Charles Peguy, poète (1873-1914)

pastel sec




« Paradis est plus fleuri que printemps.
Paradis est plus moissonneux qu’été.
Paradis est plus vendangeux qu’automne.
Paradis est si éternel qu’hiver.
Paradis est plus soleilleux que jour.
Paradis est plus étoilé que nuit.
Paradis est plus ferme que le ferme décembre.
Paradis est plus doux que le doux mois de mai.
Paradis est plus secret que jardin fermé.
Paradis est plus ouvert que champ de bataille.
Paradis est plus vieux que saint Jérôme.
Paradis est le céleste pourpris.
Paradis est plus capital que Rome.
Paradis est plus peuplé que Paris.
Paradis est désert plus que plaine en décembre.
Paradis est public et qui veut vient y boire.
Paradis est plus frais que l’aube fraîche.
Paradis est plus ardent que midi.
Paradis est plus calme que le soir.
...
Paradis est royaume des royaumes.
Paradis est le dernier reposoir.
Paradis est le siège de Justice.
Paradis est le royaume de Gloire.
Paradis est plus beau qu’un jardin de pommiers.
Paradis est plus floconneux qu’hiver.
Paradis est plus sévère que mars.
Paradis est plus boutonneux qu’avril.
Paradis est plus bourgeonneux qu’avril.
Paradis est plus cotonneux qu’avril.
Paradis est plus embaumé que mai.
Paradis est plus accueillant qu’auberge.
Paradis est plus fermé que prison.

Charles Peguy


lundi 10 août 2026

 


CANTATE DE LA NUDITÉ


Je chanterai ce chant nouveau : la nudité. 
La pureté réelle est vide de pensée; 
La pensée, elle doit se tenir à l'écart. 
C'est ainsi, moi que j'ai perdu ce qui est moi. 
Je suis réduit à rien.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci.

Ce qui m'est étranger cesse de me leurrer. 
Et j'aime autant être pauvre que riche. 
Point d'image qui me contente : 
Il m'a fallu me vider moi-même. 
Je suis réduit à rien.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci.

Veux-tu savoir comment je me passai d'images? 
C'est lorsqu'en moi j'embrassai l'unité, 
Car telle est l'unité réelle. 
Et la douleur pas plus que l'amour ne m'émeut. 
Je suis réduit à rien.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci.

Veux-tu savoir comment je dépouillai l'esprit? 
C'est lorsque je cessai de distinguer, 
Hormis, en moi, la divinité une. 
Or, je n'ai pu le. taire et j'ai dû l'avouer : 
Je suis réduit à rien.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci.

Depuis que me voilà perdu dans cet abîme, 
J'ai cessé de parler, je suis muet,
Oui, la divinité m'a englouti. 
Je suis dépossédé,
Et c'est pourquoi les ténèbres m'ont réjoui.

Depuis le temps où j'ai rejoint mon origine, 
J'ai cessé de vieillir et j'ai dû rajeunir. 
Ainsi toute ma force a disparu. 
Et elle est morte.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci.

Or donc, celui qui disparait 
Et qui trouve sa nuit,
Est tout aussi riche, étant exempt de misères. 
Ainsi les feux d'amour
M'ont soudain consumé.    
Et j'en suis mort.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci."
Jean Tauler

Traduit par J. Chuzeville. (x)

 

Au fond,
c'est au fond
de la nuit
que tout devient clair.

Maintenant la clarté
s'est levée d'elle-même.

C'est jusqu'à la lie.
Il ne doit rien rester.

Hallali.

Et la vie sourit.






dimanche 9 août 2026


C'est toujours comme cela.
On ne choisit pas.
On ne choisit rien.
Cela s'impose.

Un impératif.

un arbre,
un nuage,
autre chose.

Il y a comme un éclat.
une lumière ou une ombre
particulières.

C'est quoi ?

C'est comme si
dans une prison
sombre et étouffante,
un peu d'air ou un peu de soleil
surgissaient par effraction
pour rappeler
que cette prison est fausse,
que ces murs sont faux,
que tout ce qui s'y passe
n'est pas la réalité.

Les barreaux s'écartent.

On voudrait vivre
de l'arbre ou
du nuage illuminés

On  voudrait vivre
dans cette réalité.







tableau du Musée des Beaux-Arts de Bayeux

 

samedi 8 août 2026

 


Au loin la voile avec
le ciel qui se voile,
s'efface lentement.

Les traces de pas 
aussi disparaissent
avec la marée.

Il ne restera que la mer
sous les étoiles
invisibles

et un promeneur
aux yeux pâles
qui marchera encore
guidé par la houle
dans la nuit noire
sans savoir pourquoi.






vendredi 7 août 2026

 

L'enfant boude 
ou fait la moue.

C'est sans doute
qu'il a compris
ce qui cloche
chez les adultes.

Tout ce faux semblant
pour paraître grand
alors que on ne l'ait pas vraiment.

Toute cette distorsion
entre le dire et l'être.

Jouera-t-il ce jeu
qui rend malheureux ?

L'enfant se tait.
Il voit l'épine
dans le cœur malheureux.

Il se promet 
de garder libre
le chemin de son royaume.







Portrait d'enfant. Musée des Beaux Art de Bayeux

jeudi 6 août 2026

 


Les mots viennent
quand ils veulent.
Est-ce les miens ?
Ils traversent d’étranges déserts.
Ce sont des graines emportées
par le vent d’une autre parole,
celle d’un conteur ou d’un griot.
Ils connaissent la migration des nuages.
Ils se glissent sous les écorces
pour ne pas mourir de froid.
Puis ils reprennent leur route
quand un cœur s’éveille.
Ils viennent au secours des harassés,
assez de vide, assez de sang;
Je m’accroche à leurs ailes
qui veulent toujours aller plus loin.
Ce sont des mots brindilles
qui servent à faire des nids.
On peut se reposer
dans le cœur d’un poème,
couver des images
qui enlèvent l’uniforme
d’un langage de bois mort.
La nuit noire n’arrive pas
à manger la lumière des fenêtres.
La nuit noire ne peut s’emparer
des mots en voyage
Car ce sont des mots qui ne s’arrêtent jamais,
des mots qui se moquent des frontières
d’une terre trop carrée.
Je n’abandonne pas ce voyage au long cours
où il n’y a rien à gagner.
Je souffle au visage de la nuit
des mots étoiles et mon vocabulaire
accompagne le cri de l’aube.
Les mots prononcés pour rester vivant
ne sont jamais perdus.
Ils renaissent touts blancs
sur le cerisier en fleur
ou près de l’enfant qui s’endort
avec des mots étranges
qu’il a lu dans le dictionnaire.

Hélène Dorion, poète (1958-....)

pastel sec




Mes forêts sont de longues tiges d’histoire


elles sont des aiguilles qui tournent


à travers les saisons     elles vont


d’est en ouest     jusqu’au sud


et tout au nord


mes forêts sont des cages de solitude


des lames de bois clairsemées


dans la nuit rare


elles sont des maisons sans famille


des corps sans amour


qui attendent qu’on les retrouve


au matin elles sont


des ratures et des repentirs

 

 

une boule dans la gorge


quand les oiseaux recommencent à voler


mes forêts sont des doigts qui pointent


des ailleurs sans retour

 

 

elles sont des épines dans tous les sens


ignorant ce que l’âge résout

 

 

elles sont des lignes au crayon


sur le papier de temps


portent le poids de la mer


le silence des nuages

 

 

mes forêts sont un long passage


pour nos mots d’exil et de survie


un peu de pluie sur la blessure


un rayon qui dure


dans sa douceur

 

 

et quand je m’y promène


c’est pour prendre le large


vers moi-même...

Hélène Dorion


 

mercredi 5 août 2026

 

Rainer Maria Rilke, poète (1875-1926)

pastel sec



Si l'on chante un dieu

Si l'on chante un dieu,
ce dieu vous rend son silence.
Nul de nous ne s'avance
que vers un dieu silencieux.

Cet imperceptible échange
qui nous fait frémir,
devient l'héritage d'un ange
sans nous appartenir.

Rainer Maria Rilke

 


Parfois, il y a des lumières 
qui sont plus que des lumières.
Tout est de l'ordre
de la révélation.
Epiphanie soudaine
d'un arbre anodin.

Est-ce la lumière qui officie ?
Est-ce le regard soudain lavé
de toutes ses suies ?
Est-ce l'arbre simplement
qui ose dire merci ?

Personne jamais ne le saura.
On devine simplement
qu'existe un autre espace
où la gloire resplendit.

(Arbre, parc de l'Asnée)

mardi 4 août 2026

 

-Dites au soleil-

Les barbelés ne déchirent pas la lumière
Un souffle est là et toute sa plénitude
Laissez-moi me reposer,
dites au soleil de me couver.

Est-ce un fil de fer
qui encore m'enserre,
ou mon imaginaire
me joue-t-il des tours ?
Plus rien ne me retient.

Dans ce grand lit
où l'on m'a porté,
les barbelés ne laissent pas de trace.
Est-ce que je rêve ?
Laissez-moi me reposer,
dites au soleil de me couver.

Ce corps doit être restauré.
Des mains, des visages se penchent.
Dans ce berceau,
il n'y a que bienveillance.
Avec ces regards et ces caresses,
pourquoi aurais-je
encore besoin de me déchirer ?

Dites au jeune merle
ivre dès le matin
de me montrer le chemin de la source
où les peines disparaissent.

C'est là que j'irai,
les forces revenues.
Le jardin y sera sans barbelés,
les coeurs libérés.

Laissez-moi me reposer,
dites au soleil de me couver.