mercredi 16 septembre 2026

 


C'est la mer qui prend l'homme

Tout près de toi,
ces feuilles de marronnier
que traversent le soleil
ne manquent de rien.
Un oiseau chante plus haut.
Rien ne le retient.
Il va disparaître.

Et ce matin les martinets
dansent devant ta fenêtre.
Tu ne peux rien faire.
Ils volent par deux
frôlent les murs
et les feuillages.

Deux palombes
dans le cerisier
font un festin.

Te voilà en retrait.
Telles sont tes pensées,
 telle est ta vie !
Ce n'est pas toi qui le dit,
mais un vieux sage.
Tu n'as rien à craindre.
La paix vient,
elle frôle ta fenêtre 
d'un coup d'aile.

Les nuages sont au rythme
d'un dimanche matin.

C'est cette paix qui te soutient.
C'est à elle que tu reviens.
Perds toi un peu
dans le soleil
ou bien dans l'océan.

Tout est mystère,
n'est-ce pas ?
Les sources passent par toi.
Oublie cette tâche
sur le drap,
contemple sa blancheur.

Dans ton jardin,
les roses "Pierre Ronsard"
ne se plaignent pas
des blessures infligées
par la dernière averse.
Tu es le passeur
sur le fleuve.
Si ton bac chavire,
l'eau ruissellera.
Cela coulera et
tu n'y pourras rien.

C'est la mer qui prend l'homme.
C'est l'eau du fleuve aussi.
Tu ne dirigeras rien.
La vie a plus d'un tour
dans son sac pour 
que tu rendes les armes.

Cette terre brune
que tu prendras
dans tes mains
tout à l'heure,
quel réconfort !

Elle t'accueille, elle aussi.
Comme ton corps,
ses grains viennent
des étoiles
et de plus loin encore.

Elle te parlera peut-être :
Mon ami, mon ami,
n'enferme jamais
la paix à double tour.
Elle a besoin d'air
et d'embruns,
de mains et de vrais sourires.
Si la paix vient,
laisse la vite repartir !












 

Armand Robin, poète (1912-1961)

pastel sec





« Le processus qui mène au langage obsessionnel, c’est-à-dire en fin de compte à la suppression du sens des mots, a quelque chose de fascinant, d’ensorcelant ; dans ce surgissement d’un non-langage, il y a comme la promesse d’une nouvelle façon d’être, laquelle, tel le vide, attire et fait chuter ; si affreux que cela puisse paraître, nous irions jusqu’à dire qu’à des millions et des millions d’hommes, cette biblique extermination du langage peut paraître comme un repos inespéré, comme la Terre Promise ; le silence totalitaire, parfaitement réalisé sous forme de fausse parole imposée à toutes les lèvres, a ses chances de réussir à hypnotiser une humanité harassée ; un tel silence est promesse, non plus de mort au sens que les religions ont donné à ce terme mais d’une mort encore innomée où chaque homme serait mué en objet glacé ; dans les eaux de la parole totalitaire, l’humanité voguerait à l’aise en goûtant aux plaisirs des poissons silencieux ; bien plus, ces pseudo-humains auraient besoin à chaque instant de ces géantes vagues de paroles insensibilisantes et ne pourraient plus supporter d’en être retirés, encore moins d’être mis dans le cas d’avoir eux-mêmes à parler. »

mardi 15 septembre 2026

 



Robert Desnos, poète (1900-1945)

pastel sec



Je m’attache à la route
Je n’en sors plus
Il ne s’agit pas de savoir d’où elle vient
Mais où elle va
Elle va où j’ai choisi d’aller
Et ces fleurs au long des fossés
Je m’émerveille de leur couleur
Sans m’arrêter à la cueillir
D’abord arriver là où je veux aller
Si je peux aller plus
J’irai
Sinon, fatigué sur la route
Je reviendrai cueillir ces fleurs
Je saluerai sur la route
Les marcheurs qui vont plus loin que moi
Mais je ne leur offrirai pas les fleurs
Que j’aurai cueillies
De peur de les retarder.

Robert Desnos

 




Ciao ! Cela suffit !


Peut-être que tu ne comprendras pas ? Peut-être que la pluie sera là pour emporter l'encre des pages noircies ? Peut-être que tu perdras la mémoire, que tes jours seront comptés . Peut-être que tu trembleras ou seras apaisé, que tout cela ne sera rien, même ce que tu aurais pu voir autrement ?

Mais ce sourire, ciao, cela suffit !

Tu ne verras plus ces nuages noirs, ce vent froid qui remonte la rue. Tu seras comme un papillon avec une aiguille en pleine poitrine. Peut-être qu'une fenêtre s'ouvrira ? Peut-être que tu n'auras plus aucune force ? Peut-être que toutes les larmes versées te seront alors rendues ?

Mais ce sourire, ciao, cela suffit !

Peut-être sera-t-il temps de ne plus tourner en rond ? Peut-être le désert s'étendra-t-il ? Peut-être te versera-t-on un verre d'eau fraîche sans que tu le demandes ? Les mots te viendront laborieusement. Peut-être demanderas-tu si l'on est dimanche ?

Mais ce sourire, ciao, cela suffit !

Au moins, tu ne te seras pas crû quelqu'un et même quelque chose. Ton manteau de morgue humaine aura pris les mites dans l'armoire. Tu n'auras pas joué des coudes. Tu n'auras pas donné ta carte comme on vend son âme. Peut-être te bousculera-t-on ou te regardera-ton de haut ? Peut-être rira-t-on de toi, parce que tu auras oublié jusqu'à ton nom et que tu passeras des heures à regarder la pie se cacher dans le cerisier ou à te souvenir

de ce sourire, ciao, cela suffit !

Peut-être que ce sera définitif ? Peut-être que des gens t'en voudront ? Peut-être qu'il y aura même une seule personne sur cette terre qui continuera à te détester malgré ta demande de pardon ? Toi, tu ne garderas que les blessures qui feront de jolis dessins sur ta peau d'âme, des tatouages qui viendront t'entamer, qui feront que rien ne sera clos, lisse, parfait ? Peut-être que cette boiterie perpétuelle sera ton plus beau trésor,

avec ce sourire, ciao, cela suffit ?

Peut-être que toute condamnation sera levée, et que cela coulera de source ? Peut-être ne te restera-t-il que cela à offrir ? Peut-être sera-ce bien que tes haillons ne puissent rien cacher ? Peut-être sera-t-il temps alors de te souvenir de ton futur,

et de ce sourire, ciao, cela suffit !

Et maintenant, tu regardes la pluie. Il n'y a plus qu'elle qui emporte bien loin les "Tu aurais pu, tu aurais dû, il aurait fallu, je n'ai pas su, je n'ai pas pu", tout cela bien ficelé dans un paquet de "je ne connaîtrai jamais".

Et là, au bord du vide, noyé dans le silence, il te reste un sourire !

Ciao !

Cela suffit !





lundi 14 septembre 2026

 Emily Brontë, poète (1818-1848)

pastel sec



L'amour est comme l'églantier,
L'amitié, comme le houx
Le houx est sombre quand l'églantier fleurit,
Mais lequel fleurit le plus constamment?

L'églantier au printemps a du charme,
L'été, ses fleurs embaument l'air
Mais attends que revienne l'hiver
Qui trouvera beau l'églantier?

Alors dédaigne sa futile guirlande
Et pare-toi du luisant du houx
Ainsi, quand décembre flétrira ton front
Au moins il laissera verte ta couronne

Emily Brontë







L'arbre de vie


Est-ce l'ombre d'un arbre de vie ?
Les oiseaux en sont absents.
Pourquoi tardent-ils à se poser là
et à pépier dans la lumière ?

Ce n'est qu'une ombre
qu'on foule aux pieds,
aussi vite oubliée qu'un reflet d'or
sur l'eau du canal.

Et pourtant, elle semble s'accrocher au bitume
ou vouloir retenir les pas du promeneur :

"Ne passe pas si vite ? Il y a ici un secret.
Je n'existe que par la lumière.
Je ne suis qu'une ombre d'arbre
avec ses feuilles naissantes,
mais ne vois-tu pas ce qui se passe
en cet instant même sous tes pieds ?"

Est-ce l'ombre, l'arbre
qui se sont mis à chanter?

Les oiseaux sont absents
mais ils viendront avec le soir.
Le premier s'arrêtera
sur la plus haute branche.
Les autres suivront attirés
par cette solitude bienheureuse
d'un oiseau qui se balance
sous la brise au crépuscule.

Alors ce ne sera plus
vraiment un arbre.
les feuilles paraîtront des flammes,
les oiseaux des étoiles.
et le promeneur lèvera la tête
avec l'ombre qui s'efface
et il comprendra que ses mots
sont inutiles,
qu'il n'a plus besoin
de se perdre en paroles,
mais qu'une étincelle vient de naître,
qu'un mur vient de s'écrouler,
qu'il n'y avait pas de frontières.

Il fallait seulement être là
au bord d'un canal à l'eau grise,
prêt à s'arrêter devant l'ombre
d'un arbre de vie pour ne rien piétiner.

Il fallait seulement sortir
de ces pensées qui cherchent
à tout emporter dans leur carrousel.
Il fallait écouter une ombre parler
avec son langage à elle,
sa vérité toute simple.

Alors peu importe
si les oiseaux viennent
ou ne viennent pas,
peu importe que l'ombre
disparaisse avec la nuit,
ce que le promeneur a vu
n'est pas un songe.

Une ombre a parlé.

Ce n'était pas le clapotis
de l'eau du canal.
Ce qui a jailli là sous ses pieds
était un peu comme le silence
qui s'installe après la dernière page
d'un livre qu'on a aimé
et que tout est devenu plus large,
qu'on ne sent plus son arthrose
ou sa migraine,
ou ce corps fourbu
qui n'est qu'un corps.

Une à une, il a vu
ses souffrances s'envoler
avec les oiseaux du soir.
Il n'y avait plus
que l'arbre sans blessures
qui se tenait près de lui,
encore tout frémissant
de chant et de vent,
encore tout enflammé !









dimanche 13 septembre 2026

 

Tulkou Urgyen Rinpoche (1920-1996)


"N'espérez jamais que vous expérimenterez quelque chose de spectaculaire
mais, honnêtement, il n'y a rien de plus étonnant que la reconnaissance de la conscience pure.
Colère, addiction, peur et toutes les autres tendances habituelles perdent leur pouvoir.
Il n'y a pas l'épaisseur d'un cheveu à créer ou à cultiver en méditant mais nous devons nous habituer à reconnaître cette conscience pure". 
 
Tulku Urgyen