jeudi 10 septembre 2026

 


Vie perchée


Ce n'était rien.

Avec pour bagage,

quelques nuages,

on regarde le monde

qui déjà est plus loin !


Cris, larmes, rires,

tout se mélange :

silencieusement

une biche presque

blanche s'enfonce

dans le taillis !


On ouvre la main :

«Papillon, va lui dire

que tout est bien !»

On nage et respire

en un même mouvement !


Un seul mot suffirait,

viendra-t-il ?

La cime des arbres

est immobile.

Le sang est aussi

une rivière !


Il neige des pétales,

soulagement des branches !

On apprend à vivre

envahi de vide

et de silence !


Une ombre passe,

insaisissable.

On ne retient plus rien.

Les pivoines pâlissent

déjà sous un soleil

encore mouillé !


Battement d'ailes !

Toute vie est perchée

au bord d'une fenêtre.


Avec son bec,

écrire tendresse

et disparaître !








Benjamin Péret, poète (1899-1959)




L'origine de la poésie se perd
 dans l'insondable abîme des âges 
car l'homme naît poète, 
les enfants en témoignent.

Benjamin Péret

 

mercredi 9 septembre 2026

 

André Chédid, poète (1920-2011)



De cet amour ardent


Je reste émerveillée
Du clapotis de l’eau
Des oiseaux gazouilleurs
Ces bonheurs de la terre
Je reste émerveillée
D’un amour
Invincible
Toujours présent

Je reste émerveillée
De cet amour
Ardent
Qui ne craint
Ni le torrent du temps
Ni l’hécatombe
Des jours accumulés

Dans mon miroir
Défraîchi
Je me souris encore
Je reste émerveillée
Rien n’y fait
L’amour s’est implanté
Une fois
Pour toutes.
De cet amour ardent je reste émerveillée.

Andrée Chedid

 


Dehors l'habitude !


Bonjour !

Que ce soit un bon jour !

C'est simple,

un pas

après l'autre,

mais avec le soleil !


Bonjour,

soleil ambulant !


Bonjour,

graine de paradis !


Tu as poussé

la porte

et voilà

que le jour rayonne !


Bonjour,

bonté de l'homme

au regard ouvert !


Bonjour,

bonté de l'univers,

et même du tigre,

de la punaise,

et du moustique

qui danse le soir

près des lumières !


Bonjour éternel !





mardi 8 septembre 2026

 

Boris Pasternak, poète (1890-1960)





Oh, comme parfois on aimerait laisser le sublime, les ténèbres épaisses du bavardage humain, pour se réfugier dans l'apparent silence de la nature, dans le bagne muet d'un long travail obstiné, dans l'ineffable du sommeil profond, de la vraie musique et du calme langage des cœurs, qui fait taire l'âme comblée.

Boris Pasternak

 


Rien que le ciel


Là ou ici,
là même,
là se dévoile,
là respire
ici ou là
dans cet éclat
vibration
de la vie
en ce fond,
là l'appel


d'une étoile
à l'instant même,
tout ce fatras
et patatras,

rien que le ciel
sans voile
là même
moi-même
réel au coeur
qui aime, aime
et en meurt !











lundi 7 septembre 2026

 


Ami avec soi-même


Trois pigeons tranquilles

trottinent entre les pervenches,

un coup de bec par çi,

un coup de bec par là,

trois pigeons paisibles

qu'une statue trop blanche

de la Vierge n'effraye pas !


Terre dure qui résiste

à la fourche, racines

qui n'en finissent pas,

morceaux de briques,

de tuiles, d'os d'animaux,

on a pensé que préparer

sa terre intérieure,

ce n'est pas si facile !


Combien il est nécessaire

de la remuer, de l'aérer,

de la briser et retourner,

mais quand on relève la tête,

les arbres sourient !


Le ciel est éteint,

on n'attend rien,

seulement suivre

son chemin,

grandir seulement

confiant en son étoile !

Où était-on ?

En quelle illusion ?


On choisit aujourd'hui son réel

qui a goût de pain frais

ou de rose fuchsia

éclose sur le balcon,

c'est la vie, elle est bénie

par un oui !


Vie, donc, continue !

On se perd de vue !

Aucune importance,


Goutte d'eau

au bord d'un seau !


Doux d'être ami

avec soi-même !


Hier, du haut de la tour,

une main jetait du pain

par la fenêtre !


On a failli recevoir

un morceau sur la tête,

et quand on a tourné cette dernière,

ah ! des dizaines de corbeaux

se battaient pour attraper

la manne tombée du ciel !


Peinture acrylique blanche et noire, Lac de Lausanne illuminé