Jules Supervielle, poète (1884-1960)
pastel sec
Poésies, photographies, gravures
Jules Supervielle, poète (1884-1960)
pastel sec
Les temps sont mûrs
C'est comme si
tout se réduisait,
se rassemblait
dans une nuit
où rien ne pointerait,
pas même une étoile !
Et pourtant tout est là,
visages qui passent
comme des lueurs,
corps où déjà
la délivrance affleure,
nous ne sommes plus éloignés,
les autres ne sont plus autres
au point d'être annulés
par l'épée, la langue acérée,
chacun voit maintenant
le sang profond,
la genèse des mots,
le premier cri
sur le sein offert !
Personne ne peut dire
c'est un étranger,
puisque des cellules
comme des papillons
se rassemblent
autour de la flamme
qui appelle sans cesse au passage,
la main qui laisse tomber la pierre,
l'enfant qui ne comprend pas
les murs où on l'enferme !
Seuls des morts
vont et viennent encore,
morts aux persiennes closes
hérissés d'intelligence froide,
portant leur peinture noire,
prêts à balafrer d'obscur
l'éclair qui arrive !
Le temps se vrille,
s'effrite, laisse
échapper un sourire
qui est l'oiseau paisible
regagnant l'espace !
Les mots ne sont plus si utiles !
Une autre substance apparaît,
un battement de paupière,
un menton qui tremble,
une ombre dans le regard,
un souffle trop court,
ce sont les premières
lueurs du jours,
et le grand vent qui tourne
dans les ramures des âmes
pour emporter plus loin
celles qui le désirent !
Pays d'orange et de laine
Plus haut,
malgre la grisaille
le hêtre pourpre
capte la lumière
avec ses jeunes feuilles
encore baignées
de sève souterraine,
et on chante
sans raison
hors du sommeil,
on chante ce qui vient
la main de l'enfant
une femme qui rêve
doucement et plus loin
la porte verrouillée
qui s'ouvre après
un tremblement !
on chante la liberté,
sur la rambarde
d'un balcon ,
de deux colombes
qui goûtent l'ombre
du grand cèdre !
on chante une naissance
où chaque visage
a sa place,
où chaque être
est en sa terre,
apporte sa lumière
pour que reculent
les mots uniformes
qui défilent sur
les écrans vides !
On chante la mort
démasquée
qui se refuse
au printemps,
on voit ses os
tombés en poussière
près du pommier
en feu du Japon !
Que peuvent
les accusateurs
face à celui
qui habite
la vérité
de sa demeure ?
On chante et la pluie
glisse de plus
en plus lointaine
sur la vitre.
Quel espace soudain !
On chante ce qui
enlève les chaînes,
refuse la frontière,
déchire le drapeau,
on chante le mystère
de la famille humaine !
Et toi, à bout
qui roule au fossé,
qui porte la nuit
du mépris
et du poignard
dans le dos,
on chante ton pays
d'orange et de laine !
Il apparaît toujours
à ceux
qui n'ont plus
rien à perdre !
On attendait les invités
Comment
est-ce venu,
lisière d'or
sur
un trône de nuages,
comment
est-ce venu,
ce qui ne pèsent
rien,
oiseaux de neige
poussés
par le vent !
le soleil et
une étoile
ont percé la
brume,
un chant faible
à
la fraîcheur de givre
est
venu à ses lèvres,
comment
est-ce possible,
un sang noir
est
englouti par la terre
qui
s'est refermée,
il parle
aux habitants
de son immense
pays,
qui n'ont qu'un seul
cœur,
qu'une seule vie,
il
bénit les rivières
qui
naissent à son regard,
tout
est encore possible,
derrière
les tentures
il entend que
l'on respire,
il supplie
seulement
avec son
corps
traversé de
fleurs,
plus rien à perdre
ni
à garder,
tempête qui
enivre,
arrache les portes
où
patientent les torrents !
"C'est
par là !"
mille mains
l'ont saisi
parmi les
ombres
qui ne voyaient
rien,
"C'est plus
loin !"
et il n'avait
qu'une flamme
qui
vacille
parmi les
souffles
avides d'obscurité
!
Près d'un rocher
une
femme guettait,
son regard
avait gardé
la lueur pure
des
aubes de la forêt,
elle
connaissait l'espace
où
tremble le faon
sous les
mûriers !
Plus il
s'approchait,
plus elle
tremblait,
et à son
baiser, elle a disparu
dans la
pierre qui
soudainement a
roulé !
Il n'y avait
plus
ni rêve, ni
effroi,
seule demeurait
une clairière
où un banquet
était dressé,
on
attendait les invités !
En hommage à Edith Sôdergran, poète morte à 31 ans
Edith S.
Des
heures devant le lac,
à
le contempler,
du
haut de son repaire,
des
heures, l'eau et elle,
seule,
a
peine un frémissement,
le
cri de l'aigle,
et
sur l'autre rive
la
caverne sombre
que
forment les sapins !
"Pupi,
pupi", viens manger !
Elle
est l'eau,
elle
glisse au fond du lac
pour
ne pas entendre la voix,
elle
cache sa tête entre les genoux
pour
devenir sourde,
et
marcher maintenant
sur
le sommet des pins,
et
s'éloigner de la maison
avec
le nuage venue
se
reposer au dessus d'elle !