En hommage à Edith Sôdergran, poète morte à 31 ans
Edith S.
Des
heures devant le lac,
à
le contempler,
du
haut de son repaire,
des
heures, l'eau et elle,
seule,
a
peine un frémissement,
le
cri de l'aigle,
et
sur l'autre rive
la
caverne sombre
que
forment les sapins !
"Pupi,
pupi", viens manger !
Elle
est l'eau,
elle
glisse au fond du lac
pour
ne pas entendre la voix,
elle
cache sa tête entre les genoux
pour
devenir sourde,
et
marcher maintenant
sur
le sommet des pins,
et
s'éloigner de la maison
avec
le nuage venue
se
reposer au dessus d'elle !
Marie-Madeleine Davy, philosophe (1903-1998)
A la Cure d'Air
Accroc de blancheur dans la grisaille.
Les branches noires semblent aimantées
par la lumière.
Je cherche aussi une déchirure
où des visages se parleraient.
La fine dentelle à l'encre de chine de l'arbre
tente de balayer le ciel.
Elle n'a laissé qu'un crochet inquiétant
qui flotte dans les nuages.
Je marche seul au parc de la Cure d'Air.
La ville endormie semble peser plus lourd,
mes chaussures crottées aussi.
Chagall manque ici.
Personne ne danse.
Les flaques reflètent
des sapins muets
comme des carpes.
Un texte ancien
Un vieux texte...
On a des mots
cailloux blancs
dans une forêt de rues
qui ont perdu leurs
noms.
On y croise des visages
qui ont prêté serment
à
leurs chaussures.
le regard qui ouvre
la porte du
sourire
s'écoule au caniveau.
On a des mots
émiettés
qui nourrissent les nuages,
ceux qui ont la
blancheur
des neiges éternelles
et qui gardent l'or du
levant.
On les jette sur le papier
sans espoir de les revoir.
On espère rester
vivant
en criant son vocabulaire.
La nuit monte par la
fenêtre,
soulève le bureau de chêne
qui n'a plus rien pour
s'accrocher.
On a des mots qui
fuient
pour une plaie mal fermée.
Impossible de faire bonne
figure.
Les miradors sont de retour.
On donnera à manger des
poèmes
aux chien-loups qui font la ronde
au pied des murs en
barbelés.
On a des mots qui
pleurent
avec les enfants de hall de gare
qui regardent
passer
des voitures noires
aux vitres fumées.
On a des mots
doux
comme le chant de deux femmes
qui apaisent le
cauchemar
sans fin de la violence.
On a des mots qui
brûlent aussi,
des mots acides
pour la peau froide des
lézards
qui profitent de la chaleur
et s'enfuient au moindre
danger.
On a de mots de
guerre
car il faut parfois l'épée
pour trancher à vif
les
têtes de l'hydre
qui aime le secret.
On a des mots qui
éclatent à peine nés,
des mots bulles, pour rien,
qu'on ne
doit pas toucher,
des mots à foison
dont on peut faire
moisson,
des mots à pleines brassées
qui débordent et se
donnent,
des mots d'embrassades
et de cavalcades,
des mots
sans queue ni tête.
On arrache les pages
du dictionnaire.
On ouvre sa chemise pour qu'on y voie
ce
poitrail de mots prêt à se déverser.
Mais on n'a pas de mots rentables.
Tout cela n'est
rien,
à peine de la salive
et de l'encre mélangés.
Ce sont des mots
offerts,
des mots plumes...
...sur la branche
pourrie d'un monde
qui finira par s'écrouler.
Un matin comme les autres, l'avoine coupée d'hier, le verger jonché de prunes.
Le ruisseau ne cesse guère de s'en aller sous la brume.
Un nuage à l'horizon, l'agneau que sa mère oublie, le pic-épeiche et son cri.
La grande herbe se balance depuis les débuts du monde.
Jean Grosjean