vendredi 31 juillet 2026

 

André Frènaud, poète (1907-1993)


Dans l'arbre ténébreux

Pourquoi m’enorgueillir, quelle tendresse vaine
si je ne sais me fondre à l’infini
dans l’étendue où ne pénètre pas mon ombre courte ?
Que puis-je atteindre ici, quel autre je prépare
dans mes graines loin de moi levées, autres pareils ?
Et que m’enseignent à travers les ans qui m’élargissent
les proverbes des racines, la faconde du vent ?
Je ne sais si je m’efforce ou si je suis bercé.
Dans la rumeur, me faut-il reconnaître ma voix ?
Frémissement sinueux, douleur et tempêtes, lent voyage.
Le soir tombe et la nuit s’appesantit, le matin perce.
L’hiver, la sève suspendue, rentré en moi,
je me tiens dans mon bois inerte, au printemps
je gravis l’étagement des ramures, je m’exhausse.
Architecte incertain de ma forme changeante,
je suis là au pouvoir des saisons, immobile.
Les minéraux naïvement sous l’herbe,
avec l’eau dans la terre, passent par moi,
la foudre et le grand gel, les nuages qui crèvent,
tout l’univers ardent à me faire, à me perdre,
qui l’ignore et poursuis. Et à quoi bon
mes feuilles soulevées par le souffle chanteur,
si la mort va et vient partout où je respire ?”

André Frénaud








 


-Le feu a pris-

Pas d'autre mot
que douceur
en cet instant.

Pas d'autre chemin
et sa poussière
et la terre bénie,

et l'assemblée
des roses blanches
qui ploient,

roses que rien
ne ternit.

Pas d'autres bras,
pas d'autres mains
pour refuge.

Pas d'autre peur
que celle de l'oubli
de ce qui est venu
et que rien ne décrit.

Je demeure là.
Tout s'apaise
lorsqu'on est 
aimé et accueilli.

J'ai lâché ce qui est vain.

le feu a pris.


jeudi 30 juillet 2026

 Nazim Hikmet , poète (1901-1963)

pastel sec



Ils sont les ennemis de l’espoir ma bien-aimée
De l’eau qui ruisselle, de l’arbre à la saison des fruits,
de la vie qui pousse et s’épanouit.
Car leur front marqué du sceau de la mort,
– dent pourrie, chair décomposée –
ils vont disparaître à jamais.
Et bien, sûr ma bien-aimée, bien sûr,
Sans maître et sans esclaves
Ce beau pays deviendra un jardin fraternel!
Et dans ce beau pays la liberté
Ira de long en large
Magnifiquement vêtue
de son bleu de travail.
Ils sont les ennemis de Redjeb, tisserand à Brousse,
Les ennemis de Hassan, ajusteur à l’usine de Karabuk,
Les ennemis de la vielle Hatdjen , la paysanne pauvre,
Les ennemis de Suleyman, l’ouvrier agricole,
Les ennemis de l’homme que je suis, que tu es,
Les ennemis de l’homme qui pense.
Mais la patrie est la maison de ces gens-là,
Ils sont donc ennemis de la patrie, ma bien-aimée.
Nos bras sont des branches chargées de fruits,
L’ennemi les secoue, l’ennemi nous secoue jour et nuit,
Et pour nous dépouiller plus facilement, plus tranquillement,
Il ne met plus la chaîne à nos pieds,
Mais à la racine même de nos têtes, ma bien-aimée.

Nazim Hikmet


 


Du réel
le plus ordinaire
peut surgir...

un surréel
avec ces étrangetés,

d'autres mondes
improbables.








mercredi 29 juillet 2026

 Jean Follain, poète (1903-1971)

pastel sec



Il arrive que pour soi
l'on prononce quelques mots
seul sur cette étrange terre
alors la fleurette blanche
le caillou semblable à tous ceux du passé
la brindille de chaume
se trouvent réunis
au pied de la barrière
que l'on ouvre avec lenteur
pour rentrer dans la maison d'argile
tandis que chaises, table, armoire
s'embrasent d'un soleil de gloire.

Jean Follain




 


Un petit recueil de poèmes

retrouvé dans une armoire

illustré par Nicole

















mardi 28 juillet 2026

 


Un morceau de tableau,
une main posée
sur un agneau,

l'enfant qui vient de naître
et qui mourra
si personne ne s'occupe de lui,

la protection, le soin
la tendresse,

l'effacement
car ici la main
n'écrase pas,

elle accompagne,
elle soutient.

A-t-on encore besoin
de hautes spéculations
pour être
plus humain ?








 

 


Marina Tsvetaïeva, poétesse (1892-1941)




De mes vers, écrits si tôt
Que je ne me savais pas poète,
jaillis comme l’eau des fontaines,
Comme le feu des fusées,

S’engouffrant comme des diablotins
Dans le sanctuaire plein de rêves et d’encens,
De mes vers de jeunesse et de mort
– De mes vers jamais lus ! –

Jetés dans la poussière des librairies
(Où personne n’en veut ni n’en a voulu),
De mes vers, comme des vins précieux
Viendra le tour.

(mai 1913)

Marina Tsvetaïeva





lundi 27 juillet 2026


Roberto Juarroz, poète (1925-1995)






Il dessinait partout des fenêtres.

Sur les murs trop hauts,

sur les murs trop bas,

sur les parois obtuses, dans les coins,

dans l'air et jusque sur les plafonds.

Il dessinait des fenêtres comme s'il dessinait des oiseaux.

Sur le sol, sur les nuits,

sur les regards tangiblement sourds,

sur les environs de la mort,

sur les tombes, les arbres.



Il dessinait des fenêtres jusque sur les portes.

Mais jamais il ne dessina une porte.

Il ne voulait ni entrer ni sortir.

Il savait que cela ne se peut.

Il voulait seulement voir : voir.



Il dessinait des fenêtres.

Partout.

Roberto Juarroz

 

 

Esprit de la Source
Source de l'Esprit,

Elève l'abaissé
qui touche la terre
et l'aime

Remplis
de ta fraîcheur
celui qui s'est vidé
dans sa nuit
de toutes images.







dimanche 26 juillet 2026

 

Catherine Pozzi, poète (1882-1934)

pastel sec



Très haut amour, s'il se peut que je meure
Sans avoir su d'où je vous possédais.
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,

Très haut amour qui passez la mémoire,

Feu sans foyer dont j'ai fait tout mon jour,

En quel destin vous traciez mon histoire,

En quel sommeil se voyait votre gloire,

O mon séjour...

Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l'abîme infini.
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi.

Par l'univers en mille corps brisée,

De mille instants non rassemblés encor,

De cendre aux cieux jusqu'au néant vannée,

Vous referez pour une étrange année

Un seul trésor

Vous referez mon nom et moh image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage.
Cœur de l'esprit, ô centre du mirage
Très haut amour.

Catherine Pozzi


 



Dans le parc nocturne,
le silence règne.

Un lointain bruit de fête,
peut-être.

Les oiseaux dorment.
Même le hibou
est fatigué.

Seuls les pas
d'un promeneur
crissent sur le gravier.

C'et un promeneur nocturne
et silencieux
qui loin du brouhaha
a enveloppé son âme
du châle de la nuit.





samedi 25 juillet 2026

 

Cesare Pavese, poète (1908-1950)

Pastel sec





Je passerai par la place d'Espagne

Le ciel sera limpide.
Les rues s’ouvriront
sur la colline de pins et de pierre.
Le tumulte des rues
ne changera pas cet air immobile.
Les fleurs éclaboussées
de couleurs aux fontaines
feront des clins d’œil
comme des femmes gaies.
Escaliers et terrasses
et les hirondelles
chanteront au soleil.
Cette rue s’ouvrira,
les pierres chanteront,
le cœur en tressaillant battra,
comme l’eau des fontaines.
Ce sera cette voix
qui montera chez toi.
Les fenêtres sauront
le parfum de la pierre
et de l’air du matin.
Une porte s’ouvrira.
Les tumultes des rues
sera le tumulte du cœur
dans la lumière hagarde.
Tu seras là – immobile et limpide.

Cesare Pavese

 


Au cimetière,
des pétunias
"ciel de nuit".

Harmonie soudaine
entre les galaxies
lointaines
et des fleurs
qui veillent
sur les morts.

On se perdrait 
en elles
jusqu'à
se retrouver
au milieu
des étoiles

avec ceux
que l'on a aimé
que l'on aime
que l'on aimera.









vendredi 24 juillet 2026

 


Bulle, éclate !
Et pourtant l'on voit
déjà à travers elle
des éclats de lumière,
un sourire, 
la chaleur
d'une main,
une compréhension
non feinte,
des étoiles  qui ont 
même mouvement
qu'une respiration.
Bulle, éclate donc,
Milliers d'aiguille de givre,
pluie froide, pluie acide,
grains de sable du désert;
Bulle, mue, vieille peau
dans la poussière,
inutile manteau transparent,
Bulle, vite, vite, vite
éclate
et laisse place
à l'espace






Sylvia Plath, poète (1932-1963)

 






Je suis verticale

Mais je voudrais être horizontale.
Je ne suis pas un arbre dont les racines en terre
Absorbent les minéraux et l’amour maternel
Pour qu’à chaque mars je brille de toutes mes feuilles,
Je ne suis pas non plus la beauté d’un massif
Suscitant des Oh et des Ah et grimée de couleurs vives,
Ignorant que bientôt je perdrai mes pétales.
Comparés à moi, un arbre est immortel
Et une fleur assez petite, mais plus saisissante,
Et il me manque la longévité de l’un, l’audace de l’autre.

Ce soir, dans la lumière infinitésimale des étoiles,
Les arbres et les fleurs ont répandu leur fraîche odeur.
Je marche parmi eux, mais aucun d’eux n’y prête attention.
Parfois je pense que lorsque je suis endormie
Je dois leur ressembler à la perfection —
Pensées devenues vagues..
Ce sera plus naturel pour moi, de reposer.
Alors le ciel et moi converseront à coeur ouvert,
Et je serai utile quand je reposerai définitivement:
Alors peut-être les arbres pourront-ils me toucher, et les fleurs m’accorder du temps.

Sylvia Plath