mercredi 2 septembre 2026


harles Ferdinand Ramuz, poète (1878-1947)


pastel sec


 

Le Pays


 
C’est un petit pays qui se cache parmi
ses bois et ses collines ;
il est paisible, il va sa vie
sans se presser sous ses noyers ;
il a de beaux vergers et de beaux champs de blé,
des champs de trèfle et de luzerne,
roses et jaunes dans les prés,
par grands carrés mal arrangés ;
il monte vers les bois, il s’abandonne aux pentes
vers les vallons étroits où coulent des ruisseaux
et, la nuit, leurs musiques d’eau
sont là comme un autre silence.
 
Son ciel est dans les yeux de ses femmes,
la voix des fontaines dans leur voix ;
on garde de sa terre aux gros souliers qu’on a
pour s’en aller dans la campagne ;
on s’égare aux sentiers qui ne vont nulle part
et d’où le lac paraît, la montagne, les neiges
et le miroitement des vagues ;
et, quand on s’en revient, le village est blotti
autour de son église,
parmi l’espace d’ombre où hésite et retombe
la cloche inquiète du couvre-feu.

Charles Ferdinand Ramuz
 

mardi 1 septembre 2026

 


En hommage à Edith Sôdergran, poète morte à 31 ans


Edith S.


Des heures devant le lac,
à le contempler,
du haut de son repaire,

des heures, l'eau et elle,
seule,

a peine un frémissement,
le cri de l'aigle,
et sur l'autre rive
la caverne sombre
que forment les sapins !

"Pupi, pupi", viens manger !

Elle est l'eau,
elle glisse au fond du lac
pour ne pas entendre la voix,

elle cache sa tête entre les genoux
pour devenir sourde,

et marcher maintenant
sur le sommet des pins,

et s'éloigner de la maison
avec le nuage venue
se reposer au dessus d'elle !





 

Marie-Madeleine Davy, philosophe (1903-1998)




La solitude.

Le voyage intérieur est un voyage de solitaire. On ne peut parler de sa démarche à personne. On avance en pleine mer, pas de trace derrière soi, pas de chemin tracé devant. J’aime profondément la solitude. O beata solitudo, o sola beatitudo, St.Bruno le Chartreux. L’homme essentiel est toujours seul. Pas de rencontre de l’Absolu sans solitude, pas de solitude sans esseulement. Seule et solitaire. La solitude se mérite, elle ne se partage pas. La solitude enseigne l’importance du silence, du secret et du mystère. Solitude bien-aimée tu changes la lumière de la lune en lumière solaire.

Marie-Madeleine Davy




A la Cure d'Air


Accroc de blancheur dans la grisaille.

Les branches noires semblent aimantées

par la lumière.

Je cherche aussi une déchirure

où des visages se parleraient.


La fine dentelle à l'encre de chine de l'arbre

tente de balayer le ciel.

Elle n'a laissé qu'un crochet inquiétant

qui flotte dans les nuages.


Je marche seul au parc de la Cure d'Air.

La ville endormie semble peser plus lourd,

mes chaussures crottées aussi.


Chagall manque ici.

Personne ne danse.

Les flaques reflètent

des sapins muets

comme des carpes. 




lundi 31 août 2026

 

Un texte ancien



Je commence

C'est ce matin.
Le vent d'ouest est calme.
Il pousse une multitude
de nuages apaisés.

C'est ce matin
que je commence.

Il y a des commencements sans lendemain,
des commencements soufflets au fromage.
je voulais quelque chose.

Ce matin, je ne veux rien.
Je commence.

Je commence à voir des gouttes de pluie,
des perles d'argent sur les feuilles
du bouleau du jardin.

Ce sont les larmes d'avant l'automne.
Une mésange tête en bas
les recueille dans son bec.

Je commence à être chez moi.

La peur est l'étranger ici.
C'est une folie de ne pas vouloir
habiter chez soi.

Je regarde les arbres du réservoir de Boudonville.
J' y voit quelques lueurs jaunes.
Ils sont chez eux, égaux à eux-mêmes.
Même pas peur de l'automne !

Je commence.
Je commence à me souvenir que je respire.
Cela fait du bien une bonne respiration.
Cela vaut un bol de café.

J'y ai pensé ces jours-ci
en remontant la rue
qui mène à la maison.
Je respirais de l'enfance
parmi quelques feuilles sèches
sur le trottoir, une odeur un peu âcre
mêlée d'humidité.

Je voyais le brouillard sur mes épaules,
cartable au dos et la joie de fumer
des cigarettes imaginaires de buée.

Oui, Je commence
comme on écrit une lettre
que l'on veut absolument envoyer.

Malheur de ne plus naître.

Je saisis sur l'étagère une libellule,
presque intacte malgré sa fragilité.

Ce n'est plus qu'une forme de libellule.
Ces ailes ressemblent à des feuilles mortes
dont ils ne restent que des nervures.

Délicate libellule, où est ta vie ?

Je commence.
C'est comme si je disais,
je vis dans la forme de la libellule.

Et je croise d'autres libellules.
Nos ailes se frôlent.

On n'attrape pas une libellule,
seulement sa forme, parfois.

Ainsi est le rire des enfants
dans la cour de récréation
quand ils échappent au loup.

C'est ce matin la danse de la libellule
qui s'échappe toujours.

Je commence avec elle
entre pluie et soleil.









dimanche 30 août 2026

 

                                                                                 Un vieux texte...


On a des mots cailloux blancs
dans une forêt de rues
qui ont perdu leurs noms.
On y croise des visages
qui ont prêté serment
à leurs chaussures.
le regard qui ouvre
la porte du sourire
s'écoule au caniveau.


On a des mots émiettés
qui nourrissent les nuages,
ceux qui ont la blancheur
des neiges éternelles
et qui gardent l'or du levant.
On les jette sur le papier
sans espoir de les revoir.


On espère rester vivant
en criant son vocabulaire.
La nuit monte par la fenêtre,
soulève le bureau de chêne
qui n'a plus rien pour s'accrocher.


On a des mots qui fuient
pour une plaie mal fermée.
Impossible de faire bonne figure.
Les miradors sont de retour.
On donnera à manger des poèmes
aux chien-loups qui font la ronde
au pied des murs en barbelés.


On a des mots qui pleurent
avec les enfants de hall de gare
qui regardent passer
des voitures noires
aux vitres fumées.

On a des mots doux
comme le chant de deux femmes
qui apaisent le cauchemar
sans fin de la violence.

On a des mots qui brûlent aussi,
des mots acides
pour la peau froide des lézards
qui profitent de la chaleur
et s'enfuient au moindre danger.

On a de mots de guerre
car il faut parfois l'épée
pour trancher à vif
les têtes de l'hydre
qui aime le secret.

On a des mots qui éclatent à peine nés,
des mots bulles, pour rien,
qu'on ne doit pas toucher,
des mots à foison
dont on peut faire moisson,
des mots à pleines brassées
qui débordent et se donnent,
des mots d'embrassades
et de cavalcades,
des mots sans queue ni tête.

On arrache les pages du dictionnaire.
On ouvre sa chemise pour qu'on y voie
ce poitrail de mots prêt à se déverser.

Mais on n'a pas de mots rentables.

Tout cela n'est rien,
à peine de la salive
et de l'encre mélangés.

Ce sont des mots offerts,
des mots plumes...

...sur la branche pourrie d'un monde
qui finira par s'écrouler.





 

Jean Grosjean, poète (1912-2006)

pastel sec




Un matin comme les autres, l'avoine coupée d'hier, le verger jonché de prunes.

Le ruisseau ne cesse guère de s'en aller sous la brume.

Un nuage à l'horizon, l'agneau que sa mère oublie, le pic-épeiche et son cri.

La grande herbe se balance depuis les débuts du monde.

Jean Grosjean