mardi 18 août 2026

 

l'étrave fend 
l'eau grise du canal.

Le bateau laisse
derrière lui
un sillage éphémère.

Chacun avec sa vie
fend les flots.

Du sillage de l'histoire
bientôt tout s'effacera.

L'éphémère tombe en poussière.

Tant que le cœur bat,
mieux vaut le garder

vivant.





 

Ingeborg Bachmann, poète (1926-1973)

pastel sec




Ce qui est vrai

Ce qui est vrai ne jette pas de poudre aux yeux,
ce qui est vrai, sommeil et mort l’exigent de toi,
comme ancrés dans ta chair, chaque douleur portant conseil,
ce qui est vrai déplace la pierre de ta tombe.

Ce qui est vrai, même hors de portée, évanescent
dans le germe et la feuille, dans le lit pourri de la langue
une année et une autre année et tous les ans durant-
ce qui est vrai ne crée pas de temps, il le compense.

Ce qui est vrai fait la raie à la terre,
démêle rêve et couronne et les travaux des prés,
monte sur ses ergots et plein de fruits extorqués
te foudroie et te boit tout entier.

Ce qui est vrai n’attend pas l’expédition de prédateurs
où pour toi peut-être tout est en jeu.
Tu es sa proie, quand s’ouvrent tes plaies,
rien ne t’attaque qui ne te trahisse en fait.

Arrive la lune et ses cruches de fiel.
Alors bois ton calice. La nuit tombe amère.
Dans les plumes des pigeons floconne la lie,
tant qu’une branche n’est pas mise à l’abri.

Tu es prisonnier du monde, de chaînes encombré,
mais ce qui est vrai trace des fissures dans le mur.
Tu veilles et guettes ce qui est juste dans l’obscurité,
tourné vers l’issue inconnue.

Ingeborg Bachmann



lundi 17 août 2026

 Eugenio Montale, poète (1896-1981)

pastel sec




LES CITRONS

Ecoute moi :
les poètes à lauriers
n’évoluent que parmi les plantes
au nom peu usité:
buis troènes ou acanthes.
Pour moi, j’aime les routes
qui mènent aux fossés herbeux
où dans les flaques à moitié asséchées
les gamins attrapent
quelque chétive anguille:
les sentiers qui longent les abrupts
descendent entre les touffes de roseaux
et donnent dans les enclos, parmi les citronniers.

Tant mieux si le tapage des oiseaux
s’éteint englouti par le ciel bleu :
plus clairement on écoute murmurer
les branches amies dans l’air qui bouge à peine
et on goûte cette odeur
qui ne sait pas se détacher de terre
et inonde le cœur d’une douceur inquiète.
Écartées d’ici, les passions
font par miracle taire leur guerre,
ici revient même à nous pauvres
notre part de richesse
et c’est l’odeur des citrons.

Vois-tu,
en ces silences où les choses s’abandonnent
et semblent près de trahir leur ultime secret,
parfois on s’attend
à découvrir un défaut de la nature,
le point mort du monde,
le chaînon qui ne tient pas,
le fil à démêler qui enfin nous conduise
au centre d’une vérité.
Le regard fouille tout autour,
l’esprit enquête accorde sépare
dans le parfum qui se répand
à mesure que le jour languit.
Ce sont les silences où l’on voit
en chaque ombre humaine qui s’éloigne
quelque Divinité qu’on dérange.

Mais l’illusion cesse et le temps nous ramène
dans les villes bruyantes
où le bleu se montre par pans, seulement,
là-haut, entre les toits.
La pluie fatigue la terre, ensuite;
l’ennui de l’hiver accable les maisons,
la lumière se fait avare, amère l’âme.
Quand un jour d’une porte cochère mal fermée
parmi les arbres d’une cour
se montre à nous le jaune des citrons;
et le gel du cœur fond,
et en pleine poitrine nous déversent
leurs chansons
les trompettes d’or de la solarité.

Eugénio Montale


 


Un chiffon rouge

abandonné à la fenêtre

appelle au secours.

Aucun visage 

ne sort de l'ombre

derrière la vitre.


Ne pas sonner

à la porte,

ne pas gravir

les marches du perron.


Ne même pas savoir

s'il y a quelqu'un.


Ou bien la porte

s'ouvrirait et l'on dirait

de passer son chemin.


Mais le chiffon rouge 

s'agite dans le vent.


Faire semblant de ne rien voir ?


mais il est encore

dans la conscience

comme une tache de sang.


Croiser des fleurs innocentes,

des nuages qui changent

si vite de formes.

Ils sont mariés à la lumière.


Entendre un cri

derrière cette fenêtre.


Ce chiffon rouge

n'est pas là par hasard.


Une main l'a déposé

sur ce rebord pour

qu'il soit vu de très loin,

une main reliée à une âme

qui avait besoin

de consolation.


Ne pas savoir 

ce que l'on peut donner ?


Partager de la fragilité,

comprendre qu'on

ne puisse plus parler,

rire et respirer,

qu'on soit enfermé à mille tours

et qu'on attend simplement

la goutte d'eau d'un regard,


On veut bien.

Mais parfois les lézardes

ne se referment jamais


Combien de fois un visage

s'est enfoui dans le chiffon rouge.

Il faudrait bercer et bercer encore,

retrouver le rythme lancinant

de la berceuse qui emmène

au bout du ciel.

On ne saura pas.


Le chiffon rouge restera peut-être

toute la nuit à la fenêtre.

Des chants lointains

viendront comme un murmure

près du rebord.


Et dans un rêve,

la fenêtre s'ouvrira.

Un oiseau tremblant

vacillera dans la nuit.



dimanche 16 août 2026

 

Eugène Guillevic, poète (1907-1997)

pastel sec



Chacun se dit

Qu'il en a volé moins

Qu'on ne lui a volé.

Tout est donc ainsi :
Je te fais mal.
Tu me fais mal.

Pouce !

Trouvons un autre jeu.

Qu'ils se battent bien,
Qu'ils s'entre-tuent

Si pour eux c'est ça

La preuve de leur innocence —

Les pauvres gens.

Je n'ai jamais fait de mal, moi,
A aucune image.
Aucune.

Vous comprenez au moins ?

Ne m'attachez pas
Les mains !

Elles ne veulent
De mal à rien,

Même pas l'une à l'autre.

Eugène Guillevic





 


Encore une nouvelle aube
en cette fête de Marie
qui à chaque instant
vivait le neuf

Tout était bien
pour elle.
Tout peut être bien
à l'instant
même.

Plus de manque.
Une nouvelle aube
comble le cœur

Et dans la foi
se répéter :
Tout est bien comme cela.
Cela ne pourrait être mieux.

J'acquiesce et ouvre les mains
ouvre mon cœur
qui dit oui
sans rien demander.







samedi 15 août 2026

 


-Seul l'oiseau comprendra-

Ce ciel n'est pas un ciel.
Il se déchire.
Ce n'est plus le soleil.
C'est la trace d'un passage.

Cette nuit n'est pas une nuit.
Un arbre veille déjà.
Un couteau de lumière
laisse une cicatrice de feu.
Les ténèbres sont pétrifiées.

Ce morceau de bleu
n'est pas bleu.
Il est intense.
Il est déjà ailleurs.
C'est la traîne du cavalier
qui dévoile la vérité.

Il déchire ce qui est faux,
redonne la grandeur
et la largeur,
la générosité perdue.
C'est le cavalier foudroyant.

Cet or n'est pas de l'or.
Il coule en fusion
dans l'œil de celui qui voit.
Il laisse la poussière
là où elle doit être.

Ce nuage n'est plus un nuage.
C'est le montant d'une porte
que l'on franchit
sans mémoire
et sans attente.

C'est une paupière
qui protège d'un abîme
où il n'y aura plus rien à dire.

Seul l'oiseau comprendra
et pourra y chanter.