lundi 7 septembre 2026

 


Ami avec soi-même


Trois pigeons tranquilles

trottinent entre les pervenches,

un coup de bec par çi,

un coup de bec par là,

trois pigeons paisibles

qu'une statue trop blanche

de la Vierge n'effraye pas !


Terre dure qui résiste

à la fourche, racines

qui n'en finissent pas,

morceaux de briques,

de tuiles, d'os d'animaux,

on a pensé que préparer

sa terre intérieure,

ce n'est pas si facile !


Combien il est nécessaire

de la remuer, de l'aérer,

de la briser et retourner,

mais quand on relève la tête,

les arbres sourient !


Le ciel est éteint,

on n'attend rien,

seulement suivre

son chemin,

grandir seulement

confiant en son étoile !

Où était-on ?

En quelle illusion ?


On choisit aujourd'hui son réel

qui a goût de pain frais

ou de rose fuchsia

éclose sur le balcon,

c'est la vie, elle est bénie

par un oui !


Vie, donc, continue !

On se perd de vue !

Aucune importance,


Goutte d'eau

au bord d'un seau !


Doux d'être ami

avec soi-même !


Hier, du haut de la tour,

une main jetait du pain

par la fenêtre !


On a failli recevoir

un morceau sur la tête,

et quand on a tourné cette dernière,

ah ! des dizaines de corbeaux

se battaient pour attraper

la manne tombée du ciel !


Peinture acrylique blanche et noire, Lac de Lausanne illuminé




 Jules Supervielle, poète (1884-1960)

pastel sec



Hommage à la vie

C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un coeur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
À ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
À d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’âme
À petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.

dimanche 6 septembre 2026

 

Les temps sont mûrs


C'est comme si

tout se réduisait,

se rassemblait

dans une nuit

où rien ne pointerait,

pas même une étoile !


Et pourtant tout est là,

visages qui passent

comme des lueurs,

corps où déjà

la délivrance affleure,


nous ne sommes plus éloignés,

les autres ne sont plus autres

au point d'être annulés

par l'épée, la langue acérée,


chacun voit maintenant

le sang profond,

la genèse des mots,

le premier cri

sur le sein offert !


Personne ne peut dire

c'est un étranger,

puisque des cellules

comme des papillons

se rassemblent

autour de la flamme

qui appelle sans cesse au passage,

la main qui laisse tomber la pierre,

l'enfant qui ne comprend pas

les murs où on l'enferme !


Seuls des morts

vont et viennent encore,

morts aux persiennes closes


hérissés d'intelligence froide,

portant leur peinture noire,

prêts à balafrer d'obscur

l'éclair qui arrive !


Le temps se vrille,

s'effrite, laisse

échapper un sourire

qui est l'oiseau paisible

regagnant l'espace !


Les mots ne sont plus si utiles !

Une autre substance apparaît,

un battement de paupière,

un menton qui tremble,

une ombre dans le regard,

un souffle trop court,


ce sont les premières

lueurs du jours,

et le grand vent qui tourne

dans les ramures des âmes

pour emporter plus loin

celles qui le désirent !







samedi 5 septembre 2026

 


Pays d'orange et de laine


Plus haut,

malgre la grisaille

le hêtre pourpre

capte la lumière

avec ses jeunes feuilles

encore baignées

de sève souterraine,


et on chante

sans raison

hors du sommeil,

on chante ce qui vient

la main de l'enfant

une femme qui rêve

doucement et plus loin

la porte verrouillée

qui s'ouvre après

un tremblement !


on chante la liberté,

sur la rambarde

d'un balcon ,

de deux colombes

qui goûtent l'ombre

du grand cèdre !


on chante une naissance

où chaque visage

a sa place,

où chaque être

est en sa terre,

apporte sa lumière

pour que reculent

les mots uniformes

qui défilent sur

les écrans vides !


On chante la mort

démasquée

qui se refuse

au printemps,


on voit ses os

tombés en poussière

près du pommier

en feu du Japon !


Que peuvent

les accusateurs

face à celui

qui habite

la vérité

de sa demeure ?


On chante et la pluie

glisse de plus

en plus lointaine

sur la vitre.


Quel espace soudain !

On chante ce qui

enlève les chaînes,

refuse la frontière,

déchire le drapeau,

on chante le mystère

de la famille humaine !


Et toi, à bout

qui roule au fossé,

qui porte la nuit

du mépris

et du poignard

dans le dos,

on chante ton pays

d'orange et de laine !


Il apparaît toujours

à ceux

qui n'ont plus

rien à perdre !










vendredi 4 septembre 2026

 




L'obscur serpent


Le jour cède
sans peine
la place à la nuit,
On s'habitue
au sable qui s'éteint
et dont on ne dit rien.

Accepter l'inspir
et l'expir
sur une grève
de silence incompréhensible,
on en est là, baigné de lumière
absente qui purifie.

La paix vient
comme un drap
blanc et frais
qui recouvre
un corps endormi,
c'est le seul bien
paix d'un cri
qui trouve le gîte
que l'on ne quittera plus !

Avalé par un obscur serpent
avec la folie qui a fait son oeuvre,
on se tient nu
compagnon des étoiles
qui s"éloignent
pour donner leur lumière,
comme si tout s'était rétabli
avec la loyauté qui ne vit
que ce qui est.

Conscience en exode,
on se tient petit
devant l'Accueil
qui donne
le nom d'homme !

On dit non à l'oubli,
à la jouissance glaciale
des os qui s'étirent
pour ne saisir que la mort !

On dit non au fantôme
qui effleure un monde d'amertume !

Il n'y a plus de détours,
on voit la paix.
Elle a le visage
d'une femme
qui s'oublie
pour son enfant !

Il n'y a plus
d'errances,

on goûte
le silence
d'un fruit
qui bénit !



jeudi 3 septembre 2026

 


On attendait les invités


Comment est-ce venu,
lisière d'or
sur un trône de nuages,

comment est-ce venu,
ce qui ne pèsent rien,
oiseaux de neige
poussés par le vent !

le soleil et une étoile
ont percé la brume,

un chant faible
à la fraîcheur de givre
est venu à ses lèvres,

comment est-ce possible,
un sang noir est
englouti par la terre
qui s'est refermée,

il parle aux habitants
de son immense pays,
qui n'ont qu'un seul cœur,
qu'une seule vie,

il bénit les rivières
qui naissent à son regard,
tout est encore possible,
derrière les tentures
il entend que l'on respire,

il supplie seulement
avec son corps
traversé de fleurs,
plus rien à perdre
ni à garder,
tempête qui enivre,
arrache les portes
où patientent les torrents !

"C'est par là !"
mille mains l'ont saisi
parmi les ombres
qui ne voyaient rien,

"C'est plus loin !"
et il n'avait qu'une flamme
qui vacille
parmi les souffles
avides d'obscurité !

Près d'un rocher
une femme guettait,
son regard avait gardé
la lueur pure
des aubes de la forêt,

elle connaissait l'espace
où tremble le faon
sous les mûriers !

Plus il s'approchait,
plus elle tremblait,

et à son baiser, elle a disparu
dans la pierre qui
soudainement a roulé !

Il n'y avait plus
ni rêve, ni effroi,

seule demeurait une clairière
où un banquet était dressé,

on attendait les invités !







mercredi 2 septembre 2026


Charles Ferdinand Ramuz, poète (1878-1947)


pastel sec


 

Le Pays


 
C’est un petit pays qui se cache parmi
ses bois et ses collines ;
il est paisible, il va sa vie
sans se presser sous ses noyers ;
il a de beaux vergers et de beaux champs de blé,
des champs de trèfle et de luzerne,
roses et jaunes dans les prés,
par grands carrés mal arrangés ;
il monte vers les bois, il s’abandonne aux pentes
vers les vallons étroits où coulent des ruisseaux
et, la nuit, leurs musiques d’eau
sont là comme un autre silence.
 
Son ciel est dans les yeux de ses femmes,
la voix des fontaines dans leur voix ;
on garde de sa terre aux gros souliers qu’on a
pour s’en aller dans la campagne ;
on s’égare aux sentiers qui ne vont nulle part 
et d’où le lac paraît, la montagne, les neiges
et le miroitement des vagues ;
et, quand on s’en revient, le village est blotti
autour de son église,
parmi l’espace d’ombre où hésite et retombe
la cloche inquiète du couvre feu.

Charles Ferdinand Ramuz