dimanche 20 septembre 2026

 



Réécrire le monde


Tout est si fragile. Le fil d'araignée se brise d'un soupir. Tu avances et tu comprends. Tu n'as peut-être même pas commencé, comme s'il fallait que les nuages descendent sur terre ! Car il y a de la majesté, même en tournant la cuillère dans sa tasse de thé ! Tout est ainsi ...si fragile ! Est-ce possible que tout se recouvre de larmes ? Est-ce possible qu'aucun cœur ne dorme ? Dis-toi que tu peux ! Dis-toi que tout peut s'ouvrir ! Tous les envols d'oiseaux, dans un brusque mouvement d'ailes, deviendront des annonces. L'élancement du peuplier et ses feuilles qui tremblent t'appellent aussi à frémir, à être en sursis, à effleurer de tes pas le bitume, comme si tu avais peur d'être en trop ! Dis-toi que doit se déverser un poison qui te ronge les ailes dans le secret d'une chambre, et que se rassembleront devant toi des morceaux de toi-même que tu croyais perdu ! Dis-toi que tu écris comme on connait l'endroit où un baiser est à sa place ! Et tu sortiras d'un taillis de ronces, avec une couronne d'épines qui est devenu lumière, et tu seras encore plus fragile ! Tu ne pourras rien dire de ce qui t'arrive ! Tu obéiras à la graine d'épilobe qui se perd dans le vent ! Est-ce plus qu'une histoire de désir, comme s'il fallait réécrire le monde, lui révéler ses splendeurs avec des mots qui ont le poids de tous les cris de l'homme qui tombe, qui s'effondre, peut-être ne se relèvera plus ! Tu n'as que ta colline, le hêtre pourpre qui ne bougera pas, n'attends rien, accepte le coup sec du bec du pic-vert sur son tronc ! Tu n'as qu'un morceau de ciel bleu pour boire à longs traits de l'espace, boire, respirer en même temps !
Qu'y a-t-il donc dans ce déchirement qui se perpétue ? Qu'y a-t-il chez cet homme qui hésite au passage d'un train ? Qu'y a-t-il dans le cœur de cette femme qui prend chaque coup de marteau sur le mur de son voisin comme un coup sur sa tête, et qui n'en démord pas ? Et pourquoi sur ce trottoir ensoleillé, une petite fille toute frêle, sac au dos, avance comme si rien ne pesait sur elle, et la rue devient avenue qui mène au château des rêves les plus fous ! Tu deviens le silence, tu deviens le vagabond avec son tatouage sur le bras :"Né pour mourir" ! Tu t'en veux aussi de n'être plus papillon, mais gros bourdon à moitié ivre qui se heurte aux vitres ! Peut-être passe-t-on à un autre temps ? Tout s’affole, tout se dérègle. Plus personne ne gère, et c'est très bien que les armures se désarticulent, que les rouages tournent en tout sens ! Il reste la pie sur l'if noir qui se balance au gré du vent ! Il reste la nudité qui se révèle ! Il reste ceux qui n'ont plus rien à perdre, qui ne s'accroche pas aux vestiges dont il ne restera pas une pierre dans l'aube qui sera une porte !Tu gardes seulement ton souffle : peut-être que le ciel rentre en toi lorsque tu respires ?
Tu garderas le mouvement du stylo sur le papier. Tu garderas la page qui se tourne ! C'est ce chant qui avance dans les broussailles, qui n'a pas peur des ruelles perdues, des impasses où l'issue apparait dans une flaque ! C'est le feu allumé avec un bout de chiffon et des feuilles mortes, un feu qui réchauffe vraiment avec ses flammes amicales. C'est l'eau un peu trouble d'une rivière qui te rend ton visage au petit matin, et tu ne sais pas comment ! Quelque chose brille dans tes yeux. Tu serais capable d'arrêter un inconnu dans la rue pour lui dire que tu veux vivre !
Les tombeaux enferment le vide, les os qui tombent en poussière, mais il y a parfois des pois de senteur dans les caniveaux, et ton cœur qui voudrait respirer plus fort, quitter sa cage, et effleurer tous les êtres universellement !

Deux monotypes




samedi 19 septembre 2026





Cela sert à quoi ?


Sous la pluie battante, 
les merles s'agitent entre les framboisiers.

les longs traits de la pluie donnent à boire à la terre.

Tout vient d'en haut. N'y aurait-il qu'à attendre ?

Idoles, images, fantômes ne valent pas
une goutte de pluie sur une terre crevassée !

Qu'écrire encore, si l'on ne peut 
se raconter des histoires ?

La pluie raye le paysage, mais rien ne bouge.

Qu'écrire encore vraiment ?

Un oiseau solitaire passe sans questions.

Quelques signes de tranquillité 
se posent sur le papier.

S'il n'y avait qu'à vivre ?

Mais le crayon suit aussi sa ligne de vie.
Il trace un sillon.
Les graines ne lui appartiennent pas.

On peut se nourrir de rien,
d'un ciel gris,
d'une lampe au coin d'un bureau,

et même d'une poussière.

Est-ce le rôle de ces fossiles,
écorce, bout d'os, coquilles, lichens,
sur cette étagère, d'être des riens ?

Et les regards dans ce cadre de ceux qu'on a aimé
et qui ont disparu ?

Que fixent-ils ? Que veulent-ils dire à celui qui vit ?

Étrange que le regard des morts dit de vivre ?

La pluie s'est arrêtée brutalement.
 Pas un souffle de vent.

Prendre une respiration.
 Toutes les formes se dissolvent.
Derrière les arbres de la colline,
 des maisons se dissimulent.
Derrière les murs, des vies se protègent.
Derrière ces corps, le silence.

On ne s'inquiète pas 
d'un cœur qui bat.
On n'épie pas le moindre
 de ses battements.
Pourquoi d'ailleurs bat-il 
sans qu'on ne lui demande rien ?

On ne maîtrise rien. 
Luciole qui va t'éteindre avec le jour,
sais-tu pourquoi ?

Ecrire, cela sert à quoi ?

Peut-être quelques traces
 quand on est emporté trop loin,
quand tout vacille,
que l'on marche ivre entre les nébuleuses,
que l’on reste bouche bée quand il faudrait parler,

peut-être à continuer
ce qui ne se termine pas...

éteindre la lampe

s'en aller.












vendredi 18 septembre 2026

 




Bien semblable

Là où tu te retires,
ce peu de silence,
l'arbre dans la brise,
la trace blanche d'un avion
qui semble vouloir échapper au ciel,
il n'y a rien, même plus un cri.

Ton cerveau bout.
 L'herbe jaunit. 
la cloche sonne.
Le rugissement des moteurs
sont des vagues lointaines.

Tes pensées ne sont même pas jolies.
Juste des oiseaux déplumés
dans un volière trop étroite.

Tu es à une frontière en plein désert,
à une ligne de faille,
au bord du sommeil
quand le corps devient de l'argile.

Ton retour est inéluctable.
Ta place est prête parmi les étoiles
qui n'ont besoin d'aucun regard pour briller.

Plus personne à séduire.
C'est la vie qui te murmure ses mots doux.

Il en faut des rochers pour un peu de poussière
qui s'envole avec le vent.

Tu laisse maintenant écrire
les murmures de la mer
dans la coquille vide.

Tu n'es plus sûr de la fidélité du miroir.

Tu endosses la colline, passe la main
dans les feuillages pour trouver de l'espace.

Tu ne crois plus à tes chaînes, tu ne les secoues plus.

Tu n'en parles plus,
car la parole leur donne du poids
auquel on tient même si on le nie.

Tu as des larmes au goût de pain,
au goût de terre brune.

Tu es à toi-même ton refuge
dans l'alcôve d'une humanité
toujours prête de se perdre.

Tu es bien semblable à ton semblable.
Pas besoin de chapeau orange et de turlututu!

Tu deviens l'homme des demi-mots
qui devine un secret
sous l'écorce du langage.

Dans la ville en ruines de tes rêves,
le réel seul brille
comme les feuilles du bouleau
battent des ailes dans le soleil du soir.
Il n' y a rien à craindre.
Tout peut s'apaiser.
Ce n'est plus le dormeur qui respire.

Autre chose, peut-être ?









jeudi 17 septembre 2026

 




Mains vides et nues


Tu vois ces mains qui n'ont rien
mais qui ont une histoire.
Il ne s'agit pas de saisir.
Recueillir peut-être ?
Ecrire une histoire
qui ne s'éloigne pas trop
de l'étincelle initiale ?

Ces mains tendues
ne demandent pas l'aumône.
Elles sont belles
d'être vides et nues.
Elles prolongent le monde.
C'est comme si
elles avaient un regard.
Elles ne se séparent pas
des caresses de la lumière.
Elles sont un paysage.

Si des mots tuent,
pourquoi les mains
n'en feraient-elles pas autant ?

Les mains rouges,
les mains qui frappent,
les mains qui tirent
dans la foule
sont-elles des mains sans esprit,
des mains perdues ?

Tu ne sais pas.

Elles ne touchent plus
l'avoine qui frémit.
Elles s'éloignent du torrent,
s'écartent de l'écorce,
ignorent la lavande
et la mousse des sources.

Ouvertes, elles sont encore fermées.
Ce sont des mains aveugles
qui écrivent une dictée de sang.
Personne ne doit en réchapper.

Tu as peur devant de telles mains
si obéissantes et qui ne tremblent jamais.
Elles ne supportent pas une fenêtre ouverte.
Rageusement, elles ferment les rideaux.
Circulez ! Il n'y a rien à voir !
rien à caresser !
le schéma de la haine suffit
et il est déjà tout tracé.

Certaines de ces mains sont douces et fines.
Elles n'ont pas forcément les ongles noirs.

Elles appartiennent à un cauchemar.
Et il ne suffira pas de crier
pour qu'elles se réveillent
ni de les serrer
pour qu'elles rejoignent l'aube.

Tu ne sais pas quoi faire !

Tu parles à ta main,
tu la contemples longuement.

"Dis-moi, où veux-tu aller ?"

Et elle me répond:
"Je voudrais partir ailleurs
avec ceux qui ont
leurs mains vides et nues !"



mercredi 16 septembre 2026

 


C'est la mer qui prend l'homme

Tout près de toi,
ces feuilles de marronnier
que traversent le soleil
ne manquent de rien.
Un oiseau chante plus haut.
Rien ne le retient.
Il va disparaître.

Et ce matin les martinets
dansent devant ta fenêtre.
Tu ne peux rien faire.
Ils volent par deux
frôlent les murs
et les feuillages.

Deux palombes
dans le cerisier
font un festin.

Te voilà en retrait.
Telles sont tes pensées,
 telle est ta vie !
Ce n'est pas toi qui le dit,
mais un vieux sage.
Tu n'as rien à craindre.
La paix vient,
elle frôle ta fenêtre 
d'un coup d'aile.

Les nuages sont au rythme
d'un dimanche matin.

C'est cette paix qui te soutient.
C'est à elle que tu reviens.
Perds toi un peu
dans le soleil
ou bien dans l'océan.

Tout est mystère,
n'est-ce pas ?
Les sources passent par toi.
Oublie cette tâche
sur le drap,
contemple sa blancheur.

Dans ton jardin,
les roses "Pierre Ronsard"
ne se plaignent pas
des blessures infligées
par la dernière averse.
Tu es le passeur
sur le fleuve.
Si ton bac chavire,
l'eau ruissellera.
Cela coulera et
tu n'y pourras rien.

C'est la mer qui prend l'homme.
C'est l'eau du fleuve aussi.
Tu ne dirigeras rien.
La vie a plus d'un tour
dans son sac pour 
que tu rendes les armes.

Cette terre brune
que tu prendras
dans tes mains
tout à l'heure,
quel réconfort !

Elle t'accueille, elle aussi.
Comme ton corps,
ses grains viennent
des étoiles
et de plus loin encore.

Elle te parlera peut-être :
Mon ami, mon ami,
n'enferme jamais
la paix à double tour.
Elle a besoin d'air
et d'embruns,
de mains et de vrais sourires.
Si la paix vient,
laisse la vite repartir !












 

Armand Robin, poète (1912-1961)

pastel sec





« Le processus qui mène au langage obsessionnel, c’est-à-dire en fin de compte à la suppression du sens des mots, a quelque chose de fascinant, d’ensorcelant ; dans ce surgissement d’un non-langage, il y a comme la promesse d’une nouvelle façon d’être, laquelle, tel le vide, attire et fait chuter ; si affreux que cela puisse paraître, nous irions jusqu’à dire qu’à des millions et des millions d’hommes, cette biblique extermination du langage peut paraître comme un repos inespéré, comme la Terre Promise ; le silence totalitaire, parfaitement réalisé sous forme de fausse parole imposée à toutes les lèvres, a ses chances de réussir à hypnotiser une humanité harassée ; un tel silence est promesse, non plus de mort au sens que les religions ont donné à ce terme mais d’une mort encore innomée où chaque homme serait mué en objet glacé ; dans les eaux de la parole totalitaire, l’humanité voguerait à l’aise en goûtant aux plaisirs des poissons silencieux ; bien plus, ces pseudo-humains auraient besoin à chaque instant de ces géantes vagues de paroles insensibilisantes et ne pourraient plus supporter d’en être retirés, encore moins d’être mis dans le cas d’avoir eux-mêmes à parler. »

mardi 15 septembre 2026

 



Robert Desnos, poète (1900-1945)

pastel sec



Je m’attache à la route
Je n’en sors plus
Il ne s’agit pas de savoir d’où elle vient
Mais où elle va
Elle va où j’ai choisi d’aller
Et ces fleurs au long des fossés
Je m’émerveille de leur couleur
Sans m’arrêter à la cueillir
D’abord arriver là où je veux aller
Si je peux aller plus
J’irai
Sinon, fatigué sur la route
Je reviendrai cueillir ces fleurs
Je saluerai sur la route
Les marcheurs qui vont plus loin que moi
Mais je ne leur offrirai pas les fleurs
Que j’aurai cueillies
De peur de les retarder.

Robert Desnos