vendredi 14 août 2026

 


 


    -On y est-


Tu n'as plus de forces, tu viens ! Tu ne sais pas, c'est comme si toute la vie était là ! Il y a des mots, souffle, vent, source : une porte est ouverte ! Ecrire que cela, ce non-nommé remporte la victoire ! Il n'y a pas sur ce chemin, un seul visage rencontré sans tendresse ! Tu accueilles en ta maison. Pas d'idées sur ce qu'elle devrait être. Tu viens, c'est ta présence qui compte ! Tu n'imagines rien, tu n'as pas de projets ! Toi, tu es simplement venu dans cette maison. C'est un grand calme. Tu n'as qu'à être là. S'asseoir ainsi, c'est être en cœur à cœur. Déjà s'asseoir, être comblé, le reste viendra ! Tu es dans cette maison, tu regardes ce bureau, ces quelques stylos, tu vois tous ces livres ! Mais ce qui compte est la respiration. C'est comme si tu demandais seulement de respirer. Car tu es un corps. Ta maison est un corps qui vieillit doucement. Ta maison est fragile, ce poids dans le bas-ventre, dans les épaules, et cette envie de respirer. Déjà t'accueillir, et si tu dis un mot, goûter le mot....vérité...vrai par ton regard....! Tu es cette présence que tu attendais. Tu es un châle de respect et de douceur sur tes épaules, et toute l'histoire de ta vie...ta vie même dans ses abîmes devient sacrée !
Reste maintenant ! Comment as-tu ouvert la porte ? Tu étais sans forces, réduit à rien. Ton cri est devenu une main, et la porte s'est ouverte ! Tu es rentré, tu rentres encore. Tu prolonges ton entrée. Tu veux venir ici, habiter cette maison. Juste le temps de bousculer un peu quelques affaires ! Une place seulement, tu demandes une place ! Regarder ensemble par la fenêtre ! Tu viens mais ce n'est pas pour t'enfermer. Ensemble, pour le moment, c'est cela qui compte...être ensemble. Tu prolonges ce moment. Tu es là. Dehors le paysage n'a pas changé. Tu n'as pas changé, pas encore changé, mais ce qui change c'est d'être ensemble, de regarder par la fenêtre, conscients de ce miracle. Le dernier mot, ce n'est pas la mort, la tristesse. Le dernier mot ce n'est pas le visage défiguré. Le dernier mot c'est.....


Par ce silence, tant de vie passe, avec les plus belles promesses, les multitudes de petits miracles, tout ce qui rend la vie habitable ! Tiens, ...habitable ! Tu viens, tu fais un peu de place. Tu regardes ta vie autrement. « Respire ! » tu t'entends prononcer ce mot ! Tu te ne te vois plus vraiment. Tu vois plutôt que tout devient habité de tendresse ! C'est comme enfiler un grand manteau de confiance. Tu ne tournes plus en rond, tu n'es plus un lion en cage. Tu ne cherches plus comment t'en sortir. Tu es là seulement, et ce n'est pas de l'imagination. Toi tu viens, tu viens encore à l'instant même. Tu te disposes à accueillir. Tu te rends disponible. Tu viens avec la vie, toutes les plus belles promesses de la vie. Sans toi, pas une minute, ce ne serait possible, d'être là, seul, dans ce gris, sous cette lampe. Ce serait la même ronde des pensées, le même poids. Mais tu es là, tu viens demeurer dans cette maison. Tu t'es fait une place, une toute petite place. Tu viens te reposer ! Avec cette lumière, tu vois un peu cette demeure. Tu ne prêtes pas attention aux fissures, à ce mur bancal, à cette armoire qui penche ! Prends du temps ! Quand tu te lèveras, quand tu agiras, souviens-toi ! Ensemble, être bien !
 
Ce n'est pas une illusion, tu ne t'illusionne pas ! Tu es venu, sans attendre une quelconque transformation, sans tapis rouge, rien, rien ! Ensemble...après on verra bien. Quand il sera temps, ce ne sera pas le temps, plus jamais le temps de se quitter. Mais avant prendre le temps...se disposer !Se reposer ensemble ! Habiter avec toi-même vraiment, que ce ne soit jamais un fardeau d'être ensemble ! C'est là toute la joie ! C'est comme posséder une perle de grand prix. Quelle lueur dans son écrin ! Tu n'as pas peut-être jeté les autres perles. Cela viendra.. tu ne sais quand, mais la lueur de cette perle ! Les autres perles retournent à la nuit ! Accueillir ! Tu n'iras pas tout de suite courir par les quatre chemins. C'est le temps de l'apprivoisement.


Si on ne goûte pas à cette joie d'être ensemble, que restera-t-il dans la tempête ? Tandis que là, il y a une flamme ! C'est la flamme de la rencontre, c'est la flamme de toutes les promesses de la vie ! Tu goûtes ce moment, rien ne presse. Peut-être n'as-tu jamais goûté ces moments ? A peine reposé, tu voulais reprendre le combat. Alors tu te battais, mais tu n'étais plus là. Enfin non, tu étais là, mais tu faisais comme si tu n'étais plus là, comme deux amis dont l'un n'arrive plus à suivre, un ami à la remorque, un ami derrière qui aimerait un regard, qui aimerait qu'on l'attende !Un grand soleil se lève dans ta maison, un grand soleil de bonté ! Plus de tourments, plus de maison qui sent le renfermé ! Tu ne te préoccupes plus de rien ! S'occuper ensemble de tout le reste...le moment venu ! On y est ! On y va ?


 

Léon-Paul Fargue, poète (1876-1947)

pastel sec


Accoudé

 

(…) 

     J'ai vu mentir les bouches que j'aimais ; j'ai vu se fermer, pareils 

à des pont-levis, les cœurs où logeait ma confiance ; j'ai surpris 

des mains dans mes poches, des regards dans ma vie intérieure ; j'ai 

perçu des chuchotements sur des lèvres qui ne m'avaient habitué 

qu'aux cris de l'affection. On a formé les faisceaux derrière mon dos, 

on m'a déclaré la guerre, on m'a volé jusqu'à des sourires, des poignées 

de main, des promesses. Rien, on ne nous a rien laissé, mon âme. 

Nous n'avons plus que la rue sous les yeux et le cimetière sous les pieds. 

Nous savons qu'on plaisante notre hymen désespéré. Nous entendons 

qu'on arrive avec des faux de sang et de fiel pour nous couper sous les 

pieds la dernière herbe afin de nous mieux montrer le sentier de la 

fosse.

     Mais nous serons forts, mon âme. Je serai le boulon et toi l'écrou, 

et nous pourrons, mille et mille ans encore, nous approcher des vagues ; 

nous pourrons nous accouder à cette fenêtre de détresse. Et puis, dans 

 le murmure de notre attente, un soir pathétique, quelque créature viendra. 

Nous la reconnaîtrons à sa pureté clandestine, nous la devinerons à sa 

fraîcheur de paroles. Elle viendra fermer nos yeux, croiser nos bras sur 

 notre poitrine. Elle dira que notre amour, tout cet amour qu'on n'a pas vu, 

 tout cet amour qu'on a piétiné, qu'on a meurtri, oui, que notre amour n'est

 plus que notre éternité.

     Alors, mon âme, tandis que je serai allongé et déjà bruissant, tu iras 

t'accouder à la fenêtre, tu mettras tes beaux habits de sentinelle, et tu 

crieras, tu crieras de toutes tes forces ! 

 

                              On entendra 

                              Qui est cet On ? 

                              Qui ? demandes-tu ? 

                              Mais toutes les âmes le savent.

 

 

Haute solitude,

Editions Emile - Paul, 1941

jeudi 13 août 2026

 

Paul Eluard, poète (1895-1952)

pastel sec



Nous avons fait la nuit je tiens ta main je veille
Je te soutiens de toutes mes forces
Je grave sur un roc l’étoile de tes forces
Sillons profonds où la bonté de ton corps germera
Je me répète ta voix cachée ta voix publique
Je ris encore de l’orgueilleuse
Que tu traites comme une mendiante
Des fous que tu respectes des simples où tu te baignes
Et dans ma tête qui se met doucement d’accord avec la tienne avec la nuit
Je m’émerveille de l’inconnue que tu deviens
Une inconnue semblable à toi semblable à tout ce que j’aime
Qui est toujours nouveau.

Paul Eluard.


 

Une plume abandonnée
dans un fouillis d'herbe,
une trace de vie,
cela suffit.

C'est déjà bien mystérieux.
Mais c'est un mystère simple.

Je ne veux plus 
que cela se complique.
Toute ma vie a déjà défilé.
C'est assez.

Et dans ce fouillis
il y a une plume,
une plume invitation

pour laisser au fil
qui va se dérouler
toute sa tendresse,
toute sa paix.



mercredi 12 août 2026

 


Wislawa Szymborska, poète (1923-2012)

pastel sec




Eloge de la mauvaise opinion de soi.


Le busard n'a vraiment rien à se reprocher.

Les scrupules sont étrangers à la panthère.

Les piranhas ne doutent jamais de leurs actions.

Le serpent à sonnette s'approuve sans réserve.


Personne n'a jamais vu un chacal repenti.

La sauterelle, l'alligator, la trichine et le taon

vivent bien comme ils vivent et en sont très contents.


Un cœur d'orque pèse bien cent kilogrammes, mais

sous tout autres aspect demeure fort léger.


Non rien de plus bestial

que la conscience tranquille

sur la troisième planète du Soleil.


 


Voilà un banc qui ne bougera pas
qui traverse les siècles
le réchauffement climatique
les guerres, le silence
des campagnes désertées,
la fureur bruyante des villes.

Et pourtant il vieillit lui aussi,
à sa manière, avec lenteur
et sans se plaindre.
Il s'écorne, il s'use
il se patine, se recouvre
peu à peu de lichens.

Et un jour, il disparaîtra.
Car la pierre disparaît.
Elle se transforme en cailloux,
puis en poussière emportée
par le vent.

Et du banc, il ne restera rien
dans quelques milliers d'années
tout comme il ne restera rien
des prétentions des hommes

Et la vie recommencera,
la vie continuera.




mardi 11 août 2026

 

Assieds toi un moment

près de Notre Dame de la Source

dans le vallon de Droiteval

Deux promeneuses ont allumé

une veilleuse discrète

et se sont retirées

pour laisser la place libre.

La source coule encore un peu.

On n'entends presque plus son chant.


Reste là en silence.

Ecoute s'il reste

en toi le chant

d'une autre source,

une source d'eau vive

qui te donnerait 

un tel contentement

que tu pourrais mourir

à toute fausseté.


Tu resterai là

près d'elle,

source, mère,

douceur éternelle.


Tu deviendrais veilleur

dans l'ombre secrète

pour que d'autres rejoignent

cette source où la vie

enfin respire.