jeudi 6 août 2026

 


Les mots viennent
quand ils veulent.
Est-ce les miens ?
Ils traversent d’étranges déserts.
Ce sont des graines emportées
par le vent d’une autre parole,
celle d’un conteur ou d’un griot.
Ils connaissent la migration des nuages.
Ils se glissent sous les écorces
pour ne pas mourir de froid.
Puis ils reprennent leur route
quand un cœur s’éveille.
Ils viennent au secours des harassés,
assez de vide, assez de sang;
Je m’accroche à leurs ailes
qui veulent toujours aller plus loin.
Ce sont des mots brindilles
qui servent à faire des nids.
On peut se reposer
dans le cœur d’un poème,
couver des images
qui enlèvent l’uniforme
d’un langage de bois mort.
La nuit noire n’arrive pas
à manger la lumière des fenêtres.
La nuit noire ne peut s’emparer
des mots en voyage
Car ce sont des mots qui ne s’arrêtent jamais,
des mots qui se moquent des frontières
d’une terre trop carrée.
Je n’abandonne pas ce voyage au long cours
où il n’y a rien à gagner.
Je souffle au visage de la nuit
des mots étoiles et mon vocabulaire
accompagne le cri de l’aube.
Les mots prononcés pour rester vivant
ne sont jamais perdus.
Ils renaissent touts blancs
sur le cerisier en fleur
ou près de l’enfant qui s’endort
avec des mots étranges
qu’il a lu dans le dictionnaire.

Hélène Dorion, poète (1958-....)

pastel sec




Mes forêts sont de longues tiges d’histoire


elles sont des aiguilles qui tournent


à travers les saisons     elles vont


d’est en ouest     jusqu’au sud


et tout au nord


mes forêts sont des cages de solitude


des lames de bois clairsemées


dans la nuit rare


elles sont des maisons sans famille


des corps sans amour


qui attendent qu’on les retrouve


au matin elles sont


des ratures et des repentirs

 

 

une boule dans la gorge


quand les oiseaux recommencent à voler


mes forêts sont des doigts qui pointent


des ailleurs sans retour

 

 

elles sont des épines dans tous les sens


ignorant ce que l’âge résout

 

 

elles sont des lignes au crayon


sur le papier de temps


portent le poids de la mer


le silence des nuages

 

 

mes forêts sont un long passage


pour nos mots d’exil et de survie


un peu de pluie sur la blessure


un rayon qui dure


dans sa douceur

 

 

et quand je m’y promène


c’est pour prendre le large


vers moi-même...

Hélène Dorion


 

mercredi 5 août 2026

 

Rainer Maria Rilke, poète (1875-1926)

pastel sec



Si l'on chante un dieu

Si l'on chante un dieu,
ce dieu vous rend son silence.
Nul de nous ne s'avance
que vers un dieu silencieux.

Cet imperceptible échange
qui nous fait frémir,
devient l'héritage d'un ange
sans nous appartenir.

Rainer Maria Rilke

 


Parfois, il y a des lumières 
qui sont plus que des lumières.
Tout est de l'ordre
de la révélation.
Epiphanie soudaine
d'un arbre anodin.

Est-ce la lumière qui officie ?
Est-ce le regard soudain lavé
de toutes ses suies ?
Est-ce l'arbre simplement
qui ose dire merci ?

Personne jamais ne le saura.
On devine simplement
qu'existe un autre espace
où la gloire resplendit.

(Arbre, parc de l'Asnée)

mardi 4 août 2026

 

-Dites au soleil-

Les barbelés ne déchirent pas la lumière
Un souffle est là et toute sa plénitude
Laissez-moi me reposer,
dites au soleil de me couver.

Est-ce un fil de fer
qui encore m'enserre,
ou mon imaginaire
me joue-t-il des tours ?
Plus rien ne me retient.

Dans ce grand lit
où l'on m'a porté,
les barbelés ne laissent pas de trace.
Est-ce que je rêve ?
Laissez-moi me reposer,
dites au soleil de me couver.

Ce corps doit être restauré.
Des mains, des visages se penchent.
Dans ce berceau,
il n'y a que bienveillance.
Avec ces regards et ces caresses,
pourquoi aurais-je
encore besoin de me déchirer ?

Dites au jeune merle
ivre dès le matin
de me montrer le chemin de la source
où les peines disparaissent.

C'est là que j'irai,
les forces revenues.
Le jardin y sera sans barbelés,
les coeurs libérés.

Laissez-moi me reposer,
dites au soleil de me couver.



 

Portrait d'Henri Michaux, poète (1899-1984)

L'oiseau qui s'efface

Celui-là, c'est dans le jour qu'il apparaît, dans le jour le plus blanc.
Oiseau.

Il bat de l'aile, il s'envole.
Il bat de l'aile, il s'efface.

Il bat de l'aile, il réapparaît.

Il se pose.
Et puis il n'est plus.
D'un battement il s'est effacé dans l'espace blanc.

Tel est mon oiseau familier, l'oiseau qui vient peupler le ciel de ma petite cour.
Peupler?
On voit comment...

Mais je demeure sur place, le contemplant, fasciné par son apparition, fasciné par sa disparition.

Henri Michaux


lundi 3 août 2026

 


                                       -Ce jour peut vivre-

-1-

Tout continue dans un pépiement d'oiseaux invisibles. Les fenêtres s'entrouvrent, des pensées partent plus loin au dessus des arbres en gloire. Il regarde son cahier qui recule, la table qui s'éloigne, la blancheur de la lampe qui n'éclaire plus rien. Veille-t-il seulement sur sa chaise boiteuse ? Il lève plutôt la tête, ferme les yeux pour entrouvrir son espace.

-2-

C'est comme un arrachement. Nudité d'un cœur que plus rien ne saisit, à l'écoute d'une lumière qui vole librement au-dessus d'un monde assourdissant. Il suit ce qu'il ne voit pas, dans la splendeur de chaque instant, reconnaissance du parfum du cèdre après l'averse. Il n'arrive pas à dire ce qu'il veut dire, comme un enfant n'arrive pas à sortir de son déguisement, crie, appelle sa mère, et voit une eau claire dans le regard qui le délivre !

-3-

C'est lui qu'il rencontre, comme une splendeur oubliée, un grand parc silencieux où des arbres centenaires préservent un espace de feu. C'est lui en sa noblesse de rosée, le corps léger qui touche à peine l'herbe de ses pieds, qui trouve vérité à avancer toujours, alors que le soir transforme en labyrinthe de pénombres la forêt du monde. C'est lui qui ignore toutes les voix perdues qui errent dans la maison silencieuse où bientôt ne vivra plus que la poussière.

-4-

Il y a plus en lui qu'il ne pourra jamais le reconnaître. Ce n'est plus deux yeux, mais une cascade dans son ivresse blanche, ni deux poumons, mais un vent subtil qui repousse l'horizon pour y loger un immortel cri. Ce n'est plus deux mains, mais la terre et son âpre parfum, ni deux jambes mais une danse qui emporte avec elle toutes les galaxies.

-5-

Voilà la seule réalité, l'inouï à venir, corps qui se prolonge, suit la courbe des vagues ou la rivière sinueuse, se penche au dessus de l'enfant qui dort pour éclairer son rêve, corps sans pesanteur qui donne sa caresse au mélèze duveteux, à l'aile luisante du corbeau méprisée, rejoint d'un même élan la douceur d'une dune, la courbe d'une épaule, corps que la peur et le nombril ne nourrissent plus, mais passe les miradors et se glisse par les serrures noires des prisons jusqu'à la larme perdue !

-6-

Et c'est  maintenant que tout arrive, par le front épuisé qui laisse son empreinte sur le sol, par la coupe de détresse bue avec celle du refus, par le désir abrupt qui retrouve sa lumière, et un autre cœur qui ne veut plus être une mort pour lui-même, mais trouve un peu de sa conscience près de la rose et son parfum.


-7-

Ce jour tout autre peut vivre, puisqu'il se contente d'un rien, un éclat de soleil au bord de la colline, une lueur dans une chevelure, la langue inconnue d'un enfant qui se croit seul, ou le rire d'eau fraîche d'une femme qui ne sait pas qu'elle entrouvre le ciel. Ce jour est là, loin de l'immense mensonge de la mort qu'on organise !