dimanche 13 septembre 2026

 

Tulkou Urgyen Rinpoche (1920-1996)


"N'espérez jamais que vous expérimenterez quelque chose de spectaculaire
mais, honnêtement, il n'y a rien de plus étonnant que la reconnaissance de la conscience pure.
Colère, addiction, peur et toutes les autres tendances habituelles perdent leur pouvoir.
Il n'y a pas l'épaisseur d'un cheveu à créer ou à cultiver en méditant mais nous devons nous habituer à reconnaître cette conscience pure". 
 
Tulku Urgyen


Où sont les morts


A peine plus qu'un reflet,
l'impression d'un arbre mort
sur le linge sale du ciel,
à peine plus
qu'une ombre
aussitôt oubliée
qui sort d'un monde
où tout s'est effacé,
tu passes toi aussi
dans les allées
de ce cimetière
où même les tombes
se poussent du coude,
où les noms sont marqués
d'un or dérisoire et les fleurs
pâlissent déjà dans la bruine !

Où sont les morts,
Où sont les vivants,
quand les morts
enterrent les vivants ?

On assassine des femmes 
et des enfants.
On bâtit des caveaux
 pour de la poussière.

Tu marches dans les allées
sans croiser personne.

A peine plus qu'un souffle
que le vent disperse,
à peine plus q'un merle
effrayé dans son repas
de graines de vigne-vierge,
tu vois bien qu'il ne reste
dans cette montagne d'os
que la chaleur d'une main
un regard qui s'éclaire,
une voix qui ne s'éteint pas !

Tu vois bien qu'il ne reste
que la nudité du réel
où tout s'enflamme !









samedi 12 septembre 2026

 


Le grand rêve


La lumière frôle encore
 un peu le peuplier décharné.
La trace d'un avion 
qui souligne la frontière des nuages
 s'efface déjà !
Disparition !

En marche vers où, tu ne sais pas.
Cette lassitude qui est là,
tu l'abordes avec éloignement,
presque avec douceur.
Commencerais tu à comprendre ?

Dans les reflets du ruisseau,
 les arbres dénudés oscillent.
Tu te mets en sommeil,
comme ce canard col-vert
détaché de tout,
qui peu à peu se confond
avec l'eau noire
parsemée de feuilles d'or.

Folie ? Il n'y a pas de folie.

Tout au fond du ciel,
tout au fond de l'eau,
ta délivrance veille.
Elle sait tout.

Elle connaît ce sommeil mystérieux
qui s'empare de toi
pour des milliers d'années.
Tu n'as plus rien à craindre
lové dans cette feuille morte
emportée par le courant !

Ton retour a déjà commencé.
Tes os peuvent rester
dans leur tombeau !
Fourbu de journées formulaires,
tu as tenu et tu tiendras encore
car tu n'as pas quitté le Grand Rêve !

Magie de la bulle qui éclate
sous le doigt d'un enfant.
Ce qui éclatera bientôt
laissera place à l'oubli
de ce qui ne peut 
être traversé de lumière !

S'endormir, s'éveiller avec son rêve
qui enfin se réalise,
n'est-ce pas là l
le rêve le plus merveilleux ?

Ce n'est qu'un murmure,
 mais tu l'accompagnes.
Il s'écoule entre les brins d 'herbe, 
sous les feuilles sèches,
frappe aux portes 
des maisons trop sûres d'elles
et s'enfuit jusqu'au bout de la rue,

un murmure sans importance 
et sans pouvoir
qui ne trompe personne !

La rêveuse 

gouache



vendredi 11 septembre 2026

 

Norge, poète (1899-1990)

pastel sec



Vache, douce demoiselle.
Broute bien l'herbe éternelle.
Le cours des âges ruisselle
Par tes loyales mamelles.

Vigne à lait, la grappe lourde
Qui te mûrit sous le flanc
Verse à la bouche des clans
Une force blanche et sourde.

Ces bêtes là ont le temps.
Le temps durable et latent
Et la carte de l'Egypte
Se voit à leur dos inscrite.

Un rocher, quand il s'arrache
A son sommeil de rocher
Regarde d'un œil de vache
Les cieux. le monde émergé.

Du fond des mythologies.
J'entends la vache beugler
Et nuitamment appeler
Quelle suprême prairie ?


Norge




 




Les étoiles

A la fenêtre,
quelques étoiles
sont restées prisonnières,
ou bien peut-être
veillent-elles sur
un homme seul
allongée sur son lit
toutes lumières éteintes !

Elles ne veulent pas
que les portes se ferment,
elles ne veulent pas
que l'homme étouffe
la dernière étincelle
qui brille dans le noir !

Alors elles restent là
jusqu'au matin.
Et l'homme qui n'a pas
fermé les yeux de la nuit
les voient s'éteindre
tout doucement
et quand il ouvre sa fenêtre
un rayon de soleil
le saisit tout entier
et emporte sa nuit !

Monotype 2020 "les étoiles"



jeudi 10 septembre 2026

 


Vie perchée


Ce n'était rien.

Avec pour bagage,

quelques nuages,

on regarde le monde

qui déjà est plus loin !


Cris, larmes, rires,

tout se mélange :

silencieusement

une biche presque

blanche s'enfonce

dans le taillis !


On ouvre la main :

«Papillon, va lui dire

que tout est bien !»

On nage et respire

en un même mouvement !


Un seul mot suffirait,

viendra-t-il ?

La cime des arbres

est immobile.

Le sang est aussi

une rivière !


Il neige des pétales,

soulagement des branches !

On apprend à vivre

envahi de vide

et de silence !


Une ombre passe,

insaisissable.

On ne retient plus rien.

Les pivoines pâlissent

déjà sous un soleil

encore mouillé !


Battement d'ailes !

Toute vie est perchée

au bord d'une fenêtre.


Avec son bec,

écrire tendresse

et disparaître !








Benjamin Péret, poète (1899-1959)




L'origine de la poésie se perd
 dans l'insondable abîme des âges 
car l'homme naît poète, 
les enfants en témoignent.

Benjamin Péret