vendredi 24 juillet 2026

 


Bulle, éclate !
Et pourtant l'on voit
déjà à travers elle
des éclats de lumière,
un sourire, 
la chaleur
d'une main,
une compréhension
non feinte,
des étoiles  qui ont 
même mouvement
qu'une respiration.
Bulle, éclate donc,
Milliers d'aiguille de givre,
pluie froide, pluie acide,
grains de sable du désert;
Bulle, mue, vieille peau
dans la poussière,
inutile manteau transparent,
Bulle, vite, vite, vite
éclate
et laisse place
à l'espace






Sylvia Plath, poète (1932-1963)

 






Je suis verticale

Mais je voudrais être horizontale.
Je ne suis pas un arbre dont les racines en terre
Absorbent les minéraux et l’amour maternel
Pour qu’à chaque mars je brille de toutes mes feuilles,
Je ne suis pas non plus la beauté d’un massif
Suscitant des Oh et des Ah et grimée de couleurs vives,
Ignorant que bientôt je perdrai mes pétales.
Comparés à moi, un arbre est immortel
Et une fleur assez petite, mais plus saisissante,
Et il me manque la longévité de l’un, l’audace de l’autre.

Ce soir, dans la lumière infinitésimale des étoiles,
Les arbres et les fleurs ont répandu leur fraîche odeur.
Je marche parmi eux, mais aucun d’eux n’y prête attention.
Parfois je pense que lorsque je suis endormie
Je dois leur ressembler à la perfection —
Pensées devenues vagues..
Ce sera plus naturel pour moi, de reposer.
Alors le ciel et moi converseront à coeur ouvert,
Et je serai utile quand je reposerai définitivement:
Alors peut-être les arbres pourront-ils me toucher, et les fleurs m’accorder du temps.

Sylvia Plath

jeudi 23 juillet 2026

 


Ne marcher
que vers sa liberté.
Le reste est détour
pour continuer
à être mené

par ce qu'on 
ne veut pas voir,
pas comprendre,
pas accepter.

On te presse
de revenir
en pays asservi.

Viens marcher
droit devant
en pays large
en pays "respirant"

L'élan ne t'appartenant pas
te sera donné.




 



Pierre Reverdy, poète (1889-1960)

pastel sec




Belle Etoile

J'aurai peut-être perdu la clé, et tout le monde rit autour de moi et chacun me montre une clé énorme pendue à son cou.

Je suis le seul à ne rien avoir pour entrer quelque part. Ils ont tous disparu et les portes closes laissent la rue plus triste. Personne. Je frapperai partout.

Des injures jaillissent des fenêtres et je m'éloigne.

Alors un peu plus loin que la ville, au bord d'une rivière et d'un bois, j'ai trouvé une porte. Une simple porte à claire-voie et sans serrure. Je me suis mis derrière et,
sous la nuit qui n'a pas de fenêtres mais de larges rideaux, entre la forêt et la rivière qui me protègent, j'ai pu dormir.

                                                                                                             Pierre Reverdy


mercredi 22 juillet 2026

 


Il suffit de lever la tête
pour perdre la sienne.

Bien sûr, on voit plus
le bout de ses chaussures
qui risquent d'écraser une crotte.

Mais qu'est-ce qu'on y gagne !

Un peu d'immensité,
un peu de clarté,
plein de silence
ponctué par le cri vibrant
de martinets
ou le bourdonnement
des avions filants.

C'est comme si l'on retrouvait
son chez soi
où rien n'est étriqué.

C'est comme si l'on s'endormait
comme un gros bébé.

Plus de tête toute enchevêtrée
et à la place
l'espace
comme un grand drap bleu
et les oreillers,
doux nuages blancs.




Jean Tardieu, poète (1903-1995)

pastel sec




La Môme Néant

Quoi qu'a dit ?
- A dit rin.

Quoi qu'a fait ?
- A fait rin.

A quoi qu'a pense ?
- A pense à rin.

Pourquoi qu'a dit rin ?
Pourquoi qu'a fait rin ?
Pourquoi qu'a pense à rin ?

- A' xiste pas.

Jean Tardieu


 

mardi 21 juillet 2026



Portrait de la poétesse Ana Akhmatova, jeune (1889-1966)

pastel sec





Le Jardin d’été
 
Je veux aller dans ce jardin unique
Voir les roses en leur plus bel enclos.
 
Le statues y rappellent ma jeunesse,
Je les revois sous l’eau de la Néva.
 
Dans un silence parfumé m’apparaît,
Parmi les hauts tilleuls, le craquement des mâts.
 
Et le cygne traverse les siècles,
En admirant sa double beauté.
 
Et les pas de milliers et de milliers
Ennemis et amis — raides morts.
 
Du vase de granit au palais,
C’est un cortège d’ombres sans fin.
 
Là-bas, mes nuits blanches parlent tout bas
De quelque très haut amour et secret
 
Et tout brûle dans la nacre et le jaspe,
Mais la source de lumière est cachée.