mardi 28 juillet 2026

 


Un morceau de tableau,
une main posée
sur un agneau,

l'enfant qui vient de naître
et qui mourra
si personne ne s'occupe de lui,

la protection, le soin
la tendresse,

l'effacement
car ici la main
n'écrase pas,

elle accompagne,
elle soutient.

A-t-on encore besoin
de hautes spéculations
pour être
plus humain ?








 

 


Marina Tsvetaïeva, poétesse (1892-1941)




De mes vers, écrits si tôt
Que je ne me savais pas poète,
jaillis comme l’eau des fontaines,
Comme le feu des fusées,

S’engouffrant comme des diablotins
Dans le sanctuaire plein de rêves et d’encens,
De mes vers de jeunesse et de mort
– De mes vers jamais lus ! –

Jetés dans la poussière des librairies
(Où personne n’en veut ni n’en a voulu),
De mes vers, comme des vins précieux
Viendra le tour.

(mai 1913)

Marina Tsvetaïeva





lundi 27 juillet 2026


Roberto Juarroz, poète (1925-1995)






Il dessinait partout des fenêtres.

Sur les murs trop hauts,

sur les murs trop bas,

sur les parois obtuses, dans les coins,

dans l'air et jusque sur les plafonds.

Il dessinait des fenêtres comme s'il dessinait des oiseaux.

Sur le sol, sur les nuits,

sur les regards tangiblement sourds,

sur les environs de la mort,

sur les tombes, les arbres.



Il dessinait des fenêtres jusque sur les portes.

Mais jamais il ne dessina une porte.

Il ne voulait ni entrer ni sortir.

Il savait que cela ne se peut.

Il voulait seulement voir : voir.



Il dessinait des fenêtres.

Partout.

Roberto Juarroz

 

 

Esprit de la Source
Source de l'Esprit,

Elève l'abaissé
qui touche la terre
et l'aime

Remplis
de ta fraîcheur
celui qui s'est vidé
dans sa nuit
de toutes images.







dimanche 26 juillet 2026

 

Catherine Pozzi, poète (1882-1934)

pastel sec



Très haut amour, s'il se peut que je meure
Sans avoir su d'où je vous possédais.
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,

Très haut amour qui passez la mémoire,

Feu sans foyer dont j'ai fait tout mon jour,

En quel destin vous traciez mon histoire,

En quel sommeil se voyait votre gloire,

O mon séjour...

Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l'abîme infini.
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi.

Par l'univers en mille corps brisée,

De mille instants non rassemblés encor,

De cendre aux cieux jusqu'au néant vannée,

Vous referez pour une étrange année

Un seul trésor

Vous referez mon nom et moh image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage.
Cœur de l'esprit, ô centre du mirage
Très haut amour.

Catherine Pozzi


 



Dans le parc nocturne,
le silence règne.

Un lointain bruit de fête,
peut-être.

Les oiseaux dorment.
Même le hibou
est fatigué.

Seuls les pas
d'un promeneur
crissent sur le gravier.

C'et un promeneur nocturne
et silencieux
qui loin du brouhaha
a enveloppé son âme
du châle de la nuit.





samedi 25 juillet 2026

 

Cesare Pavese, poète (1908-1950)

Pastel sec





Je passerai par la place d'Espagne

Le ciel sera limpide.
Les rues s’ouvriront
sur la colline de pins et de pierre.
Le tumulte des rues
ne changera pas cet air immobile.
Les fleurs éclaboussées
de couleurs aux fontaines
feront des clins d’œil
comme des femmes gaies.
Escaliers et terrasses
et les hirondelles
chanteront au soleil.
Cette rue s’ouvrira,
les pierres chanteront,
le cœur en tressaillant battra,
comme l’eau des fontaines.
Ce sera cette voix
qui montera chez toi.
Les fenêtres sauront
le parfum de la pierre
et de l’air du matin.
Une porte s’ouvrira.
Les tumultes des rues
sera le tumulte du cœur
dans la lumière hagarde.
Tu seras là – immobile et limpide.

Cesare Pavese