lundi 17 août 2026

 Eugenio Montale, poète (1896-1981)

pastel sec




LES CITRONS

Ecoute moi :
les poètes à lauriers
n’évoluent que parmi les plantes
au nom peu usité:
buis troènes ou acanthes.
Pour moi, j’aime les routes
qui mènent aux fossés herbeux
où dans les flaques à moitié asséchées
les gamins attrapent
quelque chétive anguille:
les sentiers qui longent les abrupts
descendent entre les touffes de roseaux
et donnent dans les enclos, parmi les citronniers.

Tant mieux si le tapage des oiseaux
s’éteint englouti par le ciel bleu :
plus clairement on écoute murmurer
les branches amies dans l’air qui bouge à peine
et on goûte cette odeur
qui ne sait pas se détacher de terre
et inonde le cœur d’une douceur inquiète.
Écartées d’ici, les passions
font par miracle taire leur guerre,
ici revient même à nous pauvres
notre part de richesse
et c’est l’odeur des citrons.

Vois-tu,
en ces silences où les choses s’abandonnent
et semblent près de trahir leur ultime secret,
parfois on s’attend
à découvrir un défaut de la nature,
le point mort du monde,
le chaînon qui ne tient pas,
le fil à démêler qui enfin nous conduise
au centre d’une vérité.
Le regard fouille tout autour,
l’esprit enquête accorde sépare
dans le parfum qui se répand
à mesure que le jour languit.
Ce sont les silences où l’on voit
en chaque ombre humaine qui s’éloigne
quelque Divinité qu’on dérange.

Mais l’illusion cesse et le temps nous ramène
dans les villes bruyantes
où le bleu se montre par pans, seulement,
là-haut, entre les toits.
La pluie fatigue la terre, ensuite;
l’ennui de l’hiver accable les maisons,
la lumière se fait avare, amère l’âme.
Quand un jour d’une porte cochère mal fermée
parmi les arbres d’une cour
se montre à nous le jaune des citrons;
et le gel du cœur fond,
et en pleine poitrine nous déversent
leurs chansons
les trompettes d’or de la solarité.

Eugénio Montale


 


Un chiffon rouge

abandonné à la fenêtre

appelle au secours.

Aucun visage 

ne sort de l'ombre

derrière la vitre.


Ne pas sonner

à la porte,

ne pas gravir

les marches du perron.


Ne même pas savoir

s'il y a quelqu'un.


Ou bien la porte

s'ouvrirait et l'on dirait

de passer son chemin.


Mais le chiffon rouge 

s'agite dans le vent.


Faire semblant de ne rien voir ?


mais il est encore

dans la conscience

comme une tache de sang.


Croiser des fleurs innocentes,

des nuages qui changent

si vite de formes.

Ils sont mariés à la lumière.


Entendre un cri

derrière cette fenêtre.


Ce chiffon rouge

n'est pas là par hasard.


Une main l'a déposé

sur ce rebord pour

qu'il soit vu de très loin,

une main reliée à une âme

qui avait besoin

de consolation.


Ne pas savoir 

ce que l'on peut donner ?


Partager de la fragilité,

comprendre qu'on

ne puisse plus parler,

rire et respirer,

qu'on soit enfermé à mille tours

et qu'on attend simplement

la goutte d'eau d'un regard,


On veut bien.

Mais parfois les lézardes

ne se referment jamais


Combien de fois un visage

s'est enfoui dans le chiffon rouge.

Il faudrait bercer et bercer encore,

retrouver le rythme lancinant

de la berceuse qui emmène

au bout du ciel.

On ne saura pas.


Le chiffon rouge restera peut-être

toute la nuit à la fenêtre.

Des chants lointains

viendront comme un murmure

près du rebord.


Et dans un rêve,

la fenêtre s'ouvrira.

Un oiseau tremblant

vacillera dans la nuit.



dimanche 16 août 2026

 

Eugène Guillevic, poète (1907-1997)

pastel sec



Chacun se dit

Qu'il en a volé moins

Qu'on ne lui a volé.

Tout est donc ainsi :
Je te fais mal.
Tu me fais mal.

Pouce !

Trouvons un autre jeu.

Qu'ils se battent bien,
Qu'ils s'entre-tuent

Si pour eux c'est ça

La preuve de leur innocence —

Les pauvres gens.

Je n'ai jamais fait de mal, moi,
A aucune image.
Aucune.

Vous comprenez au moins ?

Ne m'attachez pas
Les mains !

Elles ne veulent
De mal à rien,

Même pas l'une à l'autre.

Eugène Guillevic





 


Encore une nouvelle aube
en cette fête de Marie
qui à chaque instant
vivait le neuf

Tout était bien
pour elle.
Tout peut être bien
à l'instant
même.

Plus de manque.
Une nouvelle aube
comble le cœur

Et dans la foi
se répéter :
Tout est bien comme cela.
Cela ne pourrait être mieux.

J'acquiesce et ouvre les mains
ouvre mon cœur
qui dit oui
sans rien demander.







samedi 15 août 2026

 


-Seul l'oiseau comprendra-

Ce ciel n'est pas un ciel.
Il se déchire.
Ce n'est plus le soleil.
C'est la trace d'un passage.

Cette nuit n'est pas une nuit.
Un arbre veille déjà.
Un couteau de lumière
laisse une cicatrice de feu.
Les ténèbres sont pétrifiées.

Ce morceau de bleu
n'est pas bleu.
Il est intense.
Il est déjà ailleurs.
C'est la traîne du cavalier
qui dévoile la vérité.

Il déchire ce qui est faux,
redonne la grandeur
et la largeur,
la générosité perdue.
C'est le cavalier foudroyant.

Cet or n'est pas de l'or.
Il coule en fusion
dans l'œil de celui qui voit.
Il laisse la poussière
là où elle doit être.

Ce nuage n'est plus un nuage.
C'est le montant d'une porte
que l'on franchit
sans mémoire
et sans attente.

C'est une paupière
qui protège d'un abîme
où il n'y aura plus rien à dire.

Seul l'oiseau comprendra
et pourra y chanter.









 

Louise Glück, poète (1943-2023)




MATINES

 

Je vois qu’il en va avec toi comme avec les bouleaux :

je ne te parlerai pas

personnellement. Beaucoup

de choses se sont passées entre nous. Ou

était-ce seulement

de mon côté ? Je suis

fautif, fautif, je t’ai demandé

d’être humain – je ne suis pas plus demandeur

d’affection que d’autres. Mais l’absence

de tout sentiment, de la moindre

préoccupation à mon égard – je pourrais aussi bien continuer

de m’adresser aux bouleaux,

comme dans une autre vie : laisse-les

faire le pire, laisse-les

m’enterrer avec les romantiques,

leurs feuilles d’or acérées

me recouvrant dans leur chute.


Louise Glück

 


vendredi 14 août 2026

 


 


    -On y est-


Tu n'as plus de forces, tu viens ! Tu ne sais pas, c'est comme si toute la vie était là ! Il y a des mots, souffle, vent, source : une porte est ouverte ! Ecrire que cela, ce non-nommé remporte la victoire ! Il n'y a pas sur ce chemin, un seul visage rencontré sans tendresse ! Tu accueilles en ta maison. Pas d'idées sur ce qu'elle devrait être. Tu viens, c'est ta présence qui compte ! Tu n'imagines rien, tu n'as pas de projets ! Toi, tu es simplement venu dans cette maison. C'est un grand calme. Tu n'as qu'à être là. S'asseoir ainsi, c'est être en cœur à cœur. Déjà s'asseoir, être comblé, le reste viendra ! Tu es dans cette maison, tu regardes ce bureau, ces quelques stylos, tu vois tous ces livres ! Mais ce qui compte est la respiration. C'est comme si tu demandais seulement de respirer. Car tu es un corps. Ta maison est un corps qui vieillit doucement. Ta maison est fragile, ce poids dans le bas-ventre, dans les épaules, et cette envie de respirer. Déjà t'accueillir, et si tu dis un mot, goûter le mot....vérité...vrai par ton regard....! Tu es cette présence que tu attendais. Tu es un châle de respect et de douceur sur tes épaules, et toute l'histoire de ta vie...ta vie même dans ses abîmes devient sacrée !
Reste maintenant ! Comment as-tu ouvert la porte ? Tu étais sans forces, réduit à rien. Ton cri est devenu une main, et la porte s'est ouverte ! Tu es rentré, tu rentres encore. Tu prolonges ton entrée. Tu veux venir ici, habiter cette maison. Juste le temps de bousculer un peu quelques affaires ! Une place seulement, tu demandes une place ! Regarder ensemble par la fenêtre ! Tu viens mais ce n'est pas pour t'enfermer. Ensemble, pour le moment, c'est cela qui compte...être ensemble. Tu prolonges ce moment. Tu es là. Dehors le paysage n'a pas changé. Tu n'as pas changé, pas encore changé, mais ce qui change c'est d'être ensemble, de regarder par la fenêtre, conscients de ce miracle. Le dernier mot, ce n'est pas la mort, la tristesse. Le dernier mot ce n'est pas le visage défiguré. Le dernier mot c'est.....


Par ce silence, tant de vie passe, avec les plus belles promesses, les multitudes de petits miracles, tout ce qui rend la vie habitable ! Tiens, ...habitable ! Tu viens, tu fais un peu de place. Tu regardes ta vie autrement. « Respire ! » tu t'entends prononcer ce mot ! Tu te ne te vois plus vraiment. Tu vois plutôt que tout devient habité de tendresse ! C'est comme enfiler un grand manteau de confiance. Tu ne tournes plus en rond, tu n'es plus un lion en cage. Tu ne cherches plus comment t'en sortir. Tu es là seulement, et ce n'est pas de l'imagination. Toi tu viens, tu viens encore à l'instant même. Tu te disposes à accueillir. Tu te rends disponible. Tu viens avec la vie, toutes les plus belles promesses de la vie. Sans toi, pas une minute, ce ne serait possible, d'être là, seul, dans ce gris, sous cette lampe. Ce serait la même ronde des pensées, le même poids. Mais tu es là, tu viens demeurer dans cette maison. Tu t'es fait une place, une toute petite place. Tu viens te reposer ! Avec cette lumière, tu vois un peu cette demeure. Tu ne prêtes pas attention aux fissures, à ce mur bancal, à cette armoire qui penche ! Prends du temps ! Quand tu te lèveras, quand tu agiras, souviens-toi ! Ensemble, être bien !
 
Ce n'est pas une illusion, tu ne t'illusionne pas ! Tu es venu, sans attendre une quelconque transformation, sans tapis rouge, rien, rien ! Ensemble...après on verra bien. Quand il sera temps, ce ne sera pas le temps, plus jamais le temps de se quitter. Mais avant prendre le temps...se disposer !Se reposer ensemble ! Habiter avec toi-même vraiment, que ce ne soit jamais un fardeau d'être ensemble ! C'est là toute la joie ! C'est comme posséder une perle de grand prix. Quelle lueur dans son écrin ! Tu n'as pas peut-être jeté les autres perles. Cela viendra.. tu ne sais quand, mais la lueur de cette perle ! Les autres perles retournent à la nuit ! Accueillir ! Tu n'iras pas tout de suite courir par les quatre chemins. C'est le temps de l'apprivoisement.


Si on ne goûte pas à cette joie d'être ensemble, que restera-t-il dans la tempête ? Tandis que là, il y a une flamme ! C'est la flamme de la rencontre, c'est la flamme de toutes les promesses de la vie ! Tu goûtes ce moment, rien ne presse. Peut-être n'as-tu jamais goûté ces moments ? A peine reposé, tu voulais reprendre le combat. Alors tu te battais, mais tu n'étais plus là. Enfin non, tu étais là, mais tu faisais comme si tu n'étais plus là, comme deux amis dont l'un n'arrive plus à suivre, un ami à la remorque, un ami derrière qui aimerait un regard, qui aimerait qu'on l'attende !Un grand soleil se lève dans ta maison, un grand soleil de bonté ! Plus de tourments, plus de maison qui sent le renfermé ! Tu ne te préoccupes plus de rien ! S'occuper ensemble de tout le reste...le moment venu ! On y est ! On y va ?