vendredi 18 septembre 2026

 




Bien semblable

Là où tu te retires,
ce peu de silence,
l'arbre dans la brise,
la trace blanche d'un avion
qui semble vouloir échapper au ciel,
il n'y a rien, même plus un cri.

Ton cerveau bout.
 L'herbe jaunit. 
la cloche sonne.
Le rugissement des moteurs
sont des vagues lointaines.

Tes pensées ne sont même pas jolies.
Juste des oiseaux déplumés
dans un volière trop étroite.

Tu es à une frontière en plein désert,
à une ligne de faille,
au bord du sommeil
quand le corps devient de l'argile.

Ton retour est inéluctable.
Ta place est prête parmi les étoiles
qui n'ont besoin d'aucun regard pour briller.

Plus personne à séduire.
C'est la vie qui te murmure ses mots doux.

Il en faut des rochers pour un peu de poussière
qui s'envole avec le vent.

Tu laisse maintenant écrire
les murmures de la mer
dans la coquille vide.

Tu n'es plus sûr de la fidélité du miroir.

Tu endosses la colline, passe la main
dans les feuillages pour trouver de l'espace.

Tu ne crois plus à tes chaînes, tu ne les secoues plus.

Tu n'en parles plus,
car la parole leur donne du poids
auquel on tient même si on le nie.

Tu as des larmes au goût de pain,
au goût de terre brune.

Tu es à toi-même ton refuge
dans l'alcôve d'une humanité
toujours prête de se perdre.

Tu es bien semblable à ton semblable.
Pas besoin de chapeau orange et de turlututu!

Tu deviens l'homme des demi-mots
qui devine un secret
sous l'écorce du langage.

Dans la ville en ruines de tes rêves,
le réel seul brille
comme les feuilles du bouleau
battent des ailes dans le soleil du soir.
Il n' y a rien à craindre.
Tout peut s'apaiser.
Ce n'est plus le dormeur qui respire.

Autre chose, peut-être ?









jeudi 17 septembre 2026

 




Mains vides et nues


Tu vois ces mains qui n'ont rien
mais qui ont une histoire.
Il ne s'agit pas de saisir.
Recueillir peut-être ?
Ecrire une histoire
qui ne s'éloigne pas trop
de l'étincelle initiale ?

Ces mains tendues
ne demandent pas l'aumône.
Elles sont belles
d'être vides et nues.
Elles prolongent le monde.
C'est comme si
elles avaient un regard.
Elles ne se séparent pas
des caresses de la lumière.
Elles sont un paysage.

Si des mots tuent,
pourquoi les mains
n'en feraient-elles pas autant ?

Les mains rouges,
les mains qui frappent,
les mains qui tirent
dans la foule
sont-elles des mains sans esprit,
des mains perdues ?

Tu ne sais pas.

Elles ne touchent plus
l'avoine qui frémit.
Elles s'éloignent du torrent,
s'écartent de l'écorce,
ignorent la lavande
et la mousse des sources.

Ouvertes, elles sont encore fermées.
Ce sont des mains aveugles
qui écrivent une dictée de sang.
Personne ne doit en réchapper.

Tu as peur devant de telles mains
si obéissantes et qui ne tremblent jamais.
Elles ne supportent pas une fenêtre ouverte.
Rageusement, elles ferment les rideaux.
Circulez ! Il n'y a rien à voir !
rien à caresser !
le schéma de la haine suffit
et il est déjà tout tracé.

Certaines de ces mains sont douces et fines.
Elles n'ont pas forcément les ongles noirs.

Elles appartiennent à un cauchemar.
Et il ne suffira pas de crier
pour qu'elles se réveillent
ni de les serrer
pour qu'elles rejoignent l'aube.

Tu ne sais pas quoi faire !

Tu parles à ta main,
tu la contemples longuement.

"Dis-moi, où veux-tu aller ?"

Et elle me répond:
"Je voudrais partir ailleurs
avec ceux qui ont
leurs mains vides et nues !"



mercredi 16 septembre 2026

 


C'est la mer qui prend l'homme

Tout près de toi,
ces feuilles de marronnier
que traversent le soleil
ne manquent de rien.
Un oiseau chante plus haut.
Rien ne le retient.
Il va disparaître.

Et ce matin les martinets
dansent devant ta fenêtre.
Tu ne peux rien faire.
Ils volent par deux
frôlent les murs
et les feuillages.

Deux palombes
dans le cerisier
font un festin.

Te voilà en retrait.
Telles sont tes pensées,
 telle est ta vie !
Ce n'est pas toi qui le dit,
mais un vieux sage.
Tu n'as rien à craindre.
La paix vient,
elle frôle ta fenêtre 
d'un coup d'aile.

Les nuages sont au rythme
d'un dimanche matin.

C'est cette paix qui te soutient.
C'est à elle que tu reviens.
Perds toi un peu
dans le soleil
ou bien dans l'océan.

Tout est mystère,
n'est-ce pas ?
Les sources passent par toi.
Oublie cette tâche
sur le drap,
contemple sa blancheur.

Dans ton jardin,
les roses "Pierre Ronsard"
ne se plaignent pas
des blessures infligées
par la dernière averse.
Tu es le passeur
sur le fleuve.
Si ton bac chavire,
l'eau ruissellera.
Cela coulera et
tu n'y pourras rien.

C'est la mer qui prend l'homme.
C'est l'eau du fleuve aussi.
Tu ne dirigeras rien.
La vie a plus d'un tour
dans son sac pour 
que tu rendes les armes.

Cette terre brune
que tu prendras
dans tes mains
tout à l'heure,
quel réconfort !

Elle t'accueille, elle aussi.
Comme ton corps,
ses grains viennent
des étoiles
et de plus loin encore.

Elle te parlera peut-être :
Mon ami, mon ami,
n'enferme jamais
la paix à double tour.
Elle a besoin d'air
et d'embruns,
de mains et de vrais sourires.
Si la paix vient,
laisse la vite repartir !












 

Armand Robin, poète (1912-1961)

pastel sec





« Le processus qui mène au langage obsessionnel, c’est-à-dire en fin de compte à la suppression du sens des mots, a quelque chose de fascinant, d’ensorcelant ; dans ce surgissement d’un non-langage, il y a comme la promesse d’une nouvelle façon d’être, laquelle, tel le vide, attire et fait chuter ; si affreux que cela puisse paraître, nous irions jusqu’à dire qu’à des millions et des millions d’hommes, cette biblique extermination du langage peut paraître comme un repos inespéré, comme la Terre Promise ; le silence totalitaire, parfaitement réalisé sous forme de fausse parole imposée à toutes les lèvres, a ses chances de réussir à hypnotiser une humanité harassée ; un tel silence est promesse, non plus de mort au sens que les religions ont donné à ce terme mais d’une mort encore innomée où chaque homme serait mué en objet glacé ; dans les eaux de la parole totalitaire, l’humanité voguerait à l’aise en goûtant aux plaisirs des poissons silencieux ; bien plus, ces pseudo-humains auraient besoin à chaque instant de ces géantes vagues de paroles insensibilisantes et ne pourraient plus supporter d’en être retirés, encore moins d’être mis dans le cas d’avoir eux-mêmes à parler. »

mardi 15 septembre 2026

 



Robert Desnos, poète (1900-1945)

pastel sec



Je m’attache à la route
Je n’en sors plus
Il ne s’agit pas de savoir d’où elle vient
Mais où elle va
Elle va où j’ai choisi d’aller
Et ces fleurs au long des fossés
Je m’émerveille de leur couleur
Sans m’arrêter à la cueillir
D’abord arriver là où je veux aller
Si je peux aller plus
J’irai
Sinon, fatigué sur la route
Je reviendrai cueillir ces fleurs
Je saluerai sur la route
Les marcheurs qui vont plus loin que moi
Mais je ne leur offrirai pas les fleurs
Que j’aurai cueillies
De peur de les retarder.

Robert Desnos

 




Ciao ! Cela suffit !


Peut-être que tu ne comprendras pas ? Peut-être que la pluie sera là pour emporter l'encre des pages noircies ? Peut-être que tu perdras la mémoire, que tes jours seront comptés . Peut-être que tu trembleras ou seras apaisé, que tout cela ne sera rien, même ce que tu aurais pu voir autrement ?

Mais ce sourire, ciao, cela suffit !

Tu ne verras plus ces nuages noirs, ce vent froid qui remonte la rue. Tu seras comme un papillon avec une aiguille en pleine poitrine. Peut-être qu'une fenêtre s'ouvrira ? Peut-être que tu n'auras plus aucune force ? Peut-être que toutes les larmes versées te seront alors rendues ?

Mais ce sourire, ciao, cela suffit !

Peut-être sera-t-il temps de ne plus tourner en rond ? Peut-être le désert s'étendra-t-il ? Peut-être te versera-t-on un verre d'eau fraîche sans que tu le demandes ? Les mots te viendront laborieusement. Peut-être demanderas-tu si l'on est dimanche ?

Mais ce sourire, ciao, cela suffit !

Au moins, tu ne te seras pas crû quelqu'un et même quelque chose. Ton manteau de morgue humaine aura pris les mites dans l'armoire. Tu n'auras pas joué des coudes. Tu n'auras pas donné ta carte comme on vend son âme. Peut-être te bousculera-t-on ou te regardera-ton de haut ? Peut-être rira-t-on de toi, parce que tu auras oublié jusqu'à ton nom et que tu passeras des heures à regarder la pie se cacher dans le cerisier ou à te souvenir

de ce sourire, ciao, cela suffit !

Peut-être que ce sera définitif ? Peut-être que des gens t'en voudront ? Peut-être qu'il y aura même une seule personne sur cette terre qui continuera à te détester malgré ta demande de pardon ? Toi, tu ne garderas que les blessures qui feront de jolis dessins sur ta peau d'âme, des tatouages qui viendront t'entamer, qui feront que rien ne sera clos, lisse, parfait ? Peut-être que cette boiterie perpétuelle sera ton plus beau trésor,

avec ce sourire, ciao, cela suffit ?

Peut-être que toute condamnation sera levée, et que cela coulera de source ? Peut-être ne te restera-t-il que cela à offrir ? Peut-être sera-ce bien que tes haillons ne puissent rien cacher ? Peut-être sera-t-il temps alors de te souvenir de ton futur,

et de ce sourire, ciao, cela suffit !

Et maintenant, tu regardes la pluie. Il n'y a plus qu'elle qui emporte bien loin les "Tu aurais pu, tu aurais dû, il aurait fallu, je n'ai pas su, je n'ai pas pu", tout cela bien ficelé dans un paquet de "je ne connaîtrai jamais".

Et là, au bord du vide, noyé dans le silence, il te reste un sourire !

Ciao !

Cela suffit !





lundi 14 septembre 2026

 Emily Brontë, poète (1818-1848)

pastel sec



L'amour est comme l'églantier,
L'amitié, comme le houx
Le houx est sombre quand l'églantier fleurit,
Mais lequel fleurit le plus constamment?

L'églantier au printemps a du charme,
L'été, ses fleurs embaument l'air
Mais attends que revienne l'hiver
Qui trouvera beau l'églantier?

Alors dédaigne sa futile guirlande
Et pare-toi du luisant du houx
Ainsi, quand décembre flétrira ton front
Au moins il laissera verte ta couronne

Emily Brontë