mercredi 9 septembre 2026

 

André Chédid, poète (1920-2011)



De cet amour ardent


Je reste émerveillée
Du clapotis de l’eau
Des oiseaux gazouilleurs
Ces bonheurs de la terre
Je reste émerveillée
D’un amour
Invincible
Toujours présent

Je reste émerveillée
De cet amour
Ardent
Qui ne craint
Ni le torrent du temps
Ni l’hécatombe
Des jours accumulés

Dans mon miroir
Défraîchi
Je me souris encore
Je reste émerveillée
Rien n’y fait
L’amour s’est implanté
Une fois
Pour toutes.
De cet amour ardent je reste émerveillée.

Andrée Chedid

 


Dehors l'habitude !


Bonjour !

Que ce soit un bon jour !

C'est simple,

un pas

après l'autre,

mais avec le soleil !


Bonjour,

soleil ambulant !


Bonjour,

graine de paradis !


Tu as poussé

la porte

et voilà

que le jour rayonne !


Bonjour,

bonté de l'homme

au regard ouvert !


Bonjour,

bonté de l'univers,

et même du tigre,

de la punaise,

et du moustique

qui danse le soir

près des lumières !


Bonjour éternel !





mardi 8 septembre 2026

 

Boris Pasternak, poète (1890-1960)





Oh, comme parfois on aimerait laisser le sublime, les ténèbres épaisses du bavardage humain, pour se réfugier dans l'apparent silence de la nature, dans le bagne muet d'un long travail obstiné, dans l'ineffable du sommeil profond, de la vraie musique et du calme langage des cœurs, qui fait taire l'âme comblée.

Boris Pasternak

 


Rien que le ciel


Là ou ici,
là même,
là se dévoile,
là respire
ici ou là
dans cet éclat
vibration
de la vie
en ce fond,
là l'appel


d'une étoile
à l'instant même,
tout ce fatras
et patatras,

rien que le ciel
sans voile
là même
moi-même
réel au coeur
qui aime, aime
et en meurt !











lundi 7 septembre 2026

 


Ami avec soi-même


Trois pigeons tranquilles

trottinent entre les pervenches,

un coup de bec par çi,

un coup de bec par là,

trois pigeons paisibles

qu'une statue trop blanche

de la Vierge n'effraye pas !


Terre dure qui résiste

à la fourche, racines

qui n'en finissent pas,

morceaux de briques,

de tuiles, d'os d'animaux,

on a pensé que préparer

sa terre intérieure,

ce n'est pas si facile !


Combien il est nécessaire

de la remuer, de l'aérer,

de la briser et retourner,

mais quand on relève la tête,

les arbres sourient !


Le ciel est éteint,

on n'attend rien,

seulement suivre

son chemin,

grandir seulement

confiant en son étoile !

Où était-on ?

En quelle illusion ?


On choisit aujourd'hui son réel

qui a goût de pain frais

ou de rose fuchsia

éclose sur le balcon,

c'est la vie, elle est bénie

par un oui !


Vie, donc, continue !

On se perd de vue !

Aucune importance,


Goutte d'eau

au bord d'un seau !


Doux d'être ami

avec soi-même !


Hier, du haut de la tour,

une main jetait du pain

par la fenêtre !


On a failli recevoir

un morceau sur la tête,

et quand on a tourné cette dernière,

ah ! des dizaines de corbeaux

se battaient pour attraper

la manne tombée du ciel !


Peinture acrylique blanche et noire, Lac de Lausanne illuminé




 Jules Supervielle, poète (1884-1960)

pastel sec



Hommage à la vie

C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un coeur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
À ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
À d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’âme
À petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.

dimanche 6 septembre 2026

 

Les temps sont mûrs


C'est comme si

tout se réduisait,

se rassemblait

dans une nuit

où rien ne pointerait,

pas même une étoile !


Et pourtant tout est là,

visages qui passent

comme des lueurs,

corps où déjà

la délivrance affleure,


nous ne sommes plus éloignés,

les autres ne sont plus autres

au point d'être annulés

par l'épée, la langue acérée,


chacun voit maintenant

le sang profond,

la genèse des mots,

le premier cri

sur le sein offert !


Personne ne peut dire

c'est un étranger,

puisque des cellules

comme des papillons

se rassemblent

autour de la flamme

qui appelle sans cesse au passage,

la main qui laisse tomber la pierre,

l'enfant qui ne comprend pas

les murs où on l'enferme !


Seuls des morts

vont et viennent encore,

morts aux persiennes closes


hérissés d'intelligence froide,

portant leur peinture noire,

prêts à balafrer d'obscur

l'éclair qui arrive !


Le temps se vrille,

s'effrite, laisse

échapper un sourire

qui est l'oiseau paisible

regagnant l'espace !


Les mots ne sont plus si utiles !

Une autre substance apparaît,

un battement de paupière,

un menton qui tremble,

une ombre dans le regard,

un souffle trop court,


ce sont les premières

lueurs du jours,

et le grand vent qui tourne

dans les ramures des âmes

pour emporter plus loin

celles qui le désirent !