lundi 3 août 2026

 


                                       -Ce jour peut vivre-

-1-

Tout continue dans un pépiement d'oiseaux invisibles. Les fenêtres s'entrouvrent, des pensées partent plus loin au dessus des arbres en gloire. Il regarde son cahier qui recule, la table qui s'éloigne, la blancheur de la lampe qui n'éclaire plus rien. Veille-t-il seulement sur sa chaise boiteuse ? Il lève plutôt la tête, ferme les yeux pour entrouvrir son espace.

-2-

C'est comme un arrachement. Nudité d'un cœur que plus rien ne saisit, à l'écoute d'une lumière qui vole librement au-dessus d'un monde assourdissant. Il suit ce qu'il ne voit pas, dans la splendeur de chaque instant, reconnaissance du parfum du cèdre après l'averse. Il n'arrive pas à dire ce qu'il veut dire, comme un enfant n'arrive pas à sortir de son déguisement, crie, appelle sa mère, et voit une eau claire dans le regard qui le délivre !

-3-

C'est lui qu'il rencontre, comme une splendeur oubliée, un grand parc silencieux où des arbres centenaires préservent un espace de feu. C'est lui en sa noblesse de rosée, le corps léger qui touche à peine l'herbe de ses pieds, qui trouve vérité à avancer toujours, alors que le soir transforme en labyrinthe de pénombres la forêt du monde. C'est lui qui ignore toutes les voix perdues qui errent dans la maison silencieuse où bientôt ne vivra plus que la poussière.

-4-

Il y a plus en lui qu'il ne pourra jamais le reconnaître. Ce n'est plus deux yeux, mais une cascade dans son ivresse blanche, ni deux poumons, mais un vent subtil qui repousse l'horizon pour y loger un immortel cri. Ce n'est plus deux mains, mais la terre et son âpre parfum, ni deux jambes mais une danse qui emporte avec elle toutes les galaxies.

-5-

Voilà la seule réalité, l'inouï à venir, corps qui se prolonge, suit la courbe des vagues ou la rivière sinueuse, se penche au dessus de l'enfant qui dort pour éclairer son rêve, corps sans pesanteur qui donne sa caresse au mélèze duveteux, à l'aile luisante du corbeau méprisée, rejoint d'un même élan la douceur d'une dune, la courbe d'une épaule, corps que la peur et le nombril ne nourrissent plus, mais passe les miradors et se glisse par les serrures noires des prisons jusqu'à la larme perdue !

-6-

Et c'est  maintenant que tout arrive, par le front épuisé qui laisse son empreinte sur le sol, par la coupe de détresse bue avec celle du refus, par le désir abrupt qui retrouve sa lumière, et un autre cœur qui ne veut plus être une mort pour lui-même, mais trouve un peu de sa conscience près de la rose et son parfum.


-7-

Ce jour tout autre peut vivre, puisqu'il se contente d'un rien, un éclat de soleil au bord de la colline, une lueur dans une chevelure, la langue inconnue d'un enfant qui se croit seul, ou le rire d'eau fraîche d'une femme qui ne sait pas qu'elle entrouvre le ciel. Ce jour est là, loin de l'immense mensonge de la mort qu'on organise !



 

Rose Ausländer, poète (1901-1988)



Devenue un être humain

Quand ils me jetèrent au cachot
 je ne les crus pas
 car j’étais une hirondelle 
rêvais d’été et de vols dans le ciel .

Lorsqu’ils me rendirent la liberté
 je les crus 
car j’étais devenue un être humain
 sans ailes affamé seul

Rose Ausländer




dimanche 2 août 2026

 


Des branches de begonias "maculata"
plongées dans l'eau
donnent racines.

Cela m'émerveille.
La science explique-t-elle
ce phénomène ?

Les cellules au niveau
de la brisure,
en contact avec l'eau
soudain se multiplient
pour former des racines.

Je cherche aussi
les éléments déclencheurs
dans ma vie

Est-ce que l'on n' est pas tous
des branches cassées
qui cherchons
la vraie vie *?

*"Quelle vie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde"
Arthur Rimbaud





 

Portrait de la philosophe Simone Weil (1909-1943)

Encre de chine

"Dire que le monde ne vaut rien,
que cette vie ne vaut rien
et donner pour preuve le mal
est absurde,
car si cela ne vaut rien,
de quoi le mal nous prive-t-il ?"



samedi 1 août 2026

 


Pierre-Albert Jourdan, poète (1924-1981)

pastel sec





Prière

Que l’innocence demeure
qu’il lui soit donné de pouvoir se perdre dans l’inutilité de ce monde
qu’elle soit suffisamment forte pour oublier de le clamer
que dans son silence où elle éclaire il n’y ait pas d’obstacle à son silence
qu’elle soulève ce monde las et danse dans sa poussière
que son sourire de fleur soit à jamais inscrit sur mes lèvres lorsqu’elles
deviendront givre
qu’elle soit l’innocence à jamais
Que d’aucuns puissent s’en saisir qui voudront sauter hors du bourbier
qu’elle soit ; ce que de toujours l’affirme ce dialogue de terre et de ciel à
l’écart des chemins imposés
qu’elle soit cette folie, suffisamment sourde, receleuse de source pour que
tant de soifs s’y abreuvent.
Amen.

Pierre-Albert Jourdan


 

-Il est si tard-


A peine midi,
il est si tard 
maintenant.
Fugue du soleil.

En deçà du langage,
de la parole,
est une confiance.
Je m'y tiens.

Des milliers de gouttes
apportent un peu de vie
et disparaissent.

Je suis une goutte.

J'apporte des mots
pour les cœurs trop lointains.

Puis je ferme les yeux.
Mourir n'est rien.

Il est si tard.
Si le soleil revient,
c'est par jalousie.
Il veut m'emmener avec lui.

Un moineau chantait ce matin
sur une poutrelle métallique
à l'intérieur du magasin.

Retrouvera-t-il le ciel ?

Il est si tard.
Je plie bagages.
Tout devient lointain.

Partout où je vais,
poser un baiser.

vendredi 31 juillet 2026

 

André Frènaud, poète (1907-1993)


Dans l'arbre ténébreux

Pourquoi m’enorgueillir, quelle tendresse vaine
si je ne sais me fondre à l’infini
dans l’étendue où ne pénètre pas mon ombre courte ?
Que puis-je atteindre ici, quel autre je prépare
dans mes graines loin de moi levées, autres pareils ?
Et que m’enseignent à travers les ans qui m’élargissent
les proverbes des racines, la faconde du vent ?
Je ne sais si je m’efforce ou si je suis bercé.
Dans la rumeur, me faut-il reconnaître ma voix ?
Frémissement sinueux, douleur et tempêtes, lent voyage.
Le soir tombe et la nuit s’appesantit, le matin perce.
L’hiver, la sève suspendue, rentré en moi,
je me tiens dans mon bois inerte, au printemps
je gravis l’étagement des ramures, je m’exhausse.
Architecte incertain de ma forme changeante,
je suis là au pouvoir des saisons, immobile.
Les minéraux naïvement sous l’herbe,
avec l’eau dans la terre, passent par moi,
la foudre et le grand gel, les nuages qui crèvent,
tout l’univers ardent à me faire, à me perdre,
qui l’ignore et poursuis. Et à quoi bon
mes feuilles soulevées par le souffle chanteur,
si la mort va et vient partout où je respire ?”

André Frénaud