lundi 31 août 2026

 

Un texte ancien



Je commence

C'est ce matin.
Le vent d'ouest est calme.
Il pousse une multitude
de nuages apaisés.

C'est ce matin
que je commence.

Il y a des commencements sans lendemain,
des commencements soufflets au fromage.
je voulais quelque chose.

Ce matin, je ne veux rien.
Je commence.

Je commence à voir des gouttes de pluie,
des perles d'argent sur les feuilles
du bouleau du jardin.

Ce sont les larmes d'avant l'automne.
Une mésange tête en bas
les recueille dans son bec.

Je commence à être chez moi.

La peur est l'étranger ici.
C'est une folie de ne pas vouloir
habiter chez soi.

Je regarde les arbres du réservoir de Boudonville.
J' y voit quelques lueurs jaunes.
Ils sont chez eux, égaux à eux-mêmes.
Même pas peur de l'automne !

Je commence.
Je commence à me souvenir que je respire.
Cela fait du bien une bonne respiration.
Cela vaut un bol de café.

J'y ai pensé ces jours-ci
en remontant la rue
qui mène à la maison.
Je respirais de l'enfance
parmi quelques feuilles sèches
sur le trottoir, une odeur un peu âcre
mêlée d'humidité.

Je voyais le brouillard sur mes épaules,
cartable au dos et la joie de fumer
des cigarettes imaginaires de buée.

Oui, Je commence
comme on écrit une lettre
que l'on veut absolument envoyer.

Malheur de ne plus naître.

Je saisis sur l'étagère une libellule,
presque intacte malgré sa fragilité.

Ce n'est plus qu'une forme de libellule.
Ces ailes ressemblent à des feuilles mortes
dont ils ne restent que des nervures.

Délicate libellule, où est ta vie ?

Je commence.
C'est comme si je disais,
je vis dans la forme de la libellule.

Et je croise d'autres libellules.
Nos ailes se frôlent.

On n'attrape pas une libellule,
seulement sa forme, parfois.

Ainsi est le rire des enfants
dans la cour de récréation
quand ils échappent au loup.

C'est ce matin la danse de la libellule
qui s'échappe toujours.

Je commence avec elle
entre pluie et soleil.









dimanche 30 août 2026

 

                                                                                 Un vieux texte...


On a des mots cailloux blancs
dans une forêt de rues
qui ont perdu leurs noms.
On y croise des visages
qui ont prêté serment
à leurs chaussures.
le regard qui ouvre
la porte du sourire
s'écoule au caniveau.


On a des mots émiettés
qui nourrissent les nuages,
ceux qui ont la blancheur
des neiges éternelles
et qui gardent l'or du levant.
On les jette sur le papier
sans espoir de les revoir.


On espère rester vivant
en criant son vocabulaire.
La nuit monte par la fenêtre,
soulève le bureau de chêne
qui n'a plus rien pour s'accrocher.


On a des mots qui fuient
pour une plaie mal fermée.
Impossible de faire bonne figure.
Les miradors sont de retour.
On donnera à manger des poèmes
aux chien-loups qui font la ronde
au pied des murs en barbelés.


On a des mots qui pleurent
avec les enfants de hall de gare
qui regardent passer
des voitures noires
aux vitres fumées.

On a des mots doux
comme le chant de deux femmes
qui apaisent le cauchemar
sans fin de la violence.

On a des mots qui brûlent aussi,
des mots acides
pour la peau froide des lézards
qui profitent de la chaleur
et s'enfuient au moindre danger.

On a de mots de guerre
car il faut parfois l'épée
pour trancher à vif
les têtes de l'hydre
qui aime le secret.

On a des mots qui éclatent à peine nés,
des mots bulles, pour rien,
qu'on ne doit pas toucher,
des mots à foison
dont on peut faire moisson,
des mots à pleines brassées
qui débordent et se donnent,
des mots d'embrassades
et de cavalcades,
des mots sans queue ni tête.

On arrache les pages du dictionnaire.
On ouvre sa chemise pour qu'on y voie
ce poitrail de mots prêt à se déverser.

Mais on n'a pas de mots rentables.

Tout cela n'est rien,
à peine de la salive
et de l'encre mélangés.

Ce sont des mots offerts,
des mots plumes...

...sur la branche pourrie d'un monde
qui finira par s'écrouler.





 

Jean Grosjean, poète (1912-2006)

pastel sec




Un matin comme les autres, l'avoine coupée d'hier, le verger jonché de prunes.

Le ruisseau ne cesse guère de s'en aller sous la brume.

Un nuage à l'horizon, l'agneau que sa mère oublie, le pic-épeiche et son cri.

La grande herbe se balance depuis les débuts du monde.

Jean Grosjean

samedi 29 août 2026

 Joë Bousquet, poète (1897-1950)

pastel sec




Quand l'âme eut froid

Mon cœur ouvert de toutes parts
Et l’effroi du jour que je pleure
D’un mal sans fin mourant trop tard
Je ne fus rien que par hasard
Priez qu’on m’enterre sur l’heure

On reverra dans le brouillard
Avec ses maux et ses années
Le roi qu’il fut dans la fumée
D’un feu qui n’était nulle part
Sa mère avait des yeux d’eau vive
Il reviendra dans le brouillard
Le cœur ouvert par trois poignards
Vidé par les lunes oisives

Mais les ans passent sans nous voir
L’aube naît d’une ombre où l’on pleure
De quoi voulez-vous que l’on meure
La nuit ne sait pas qu’il fait noir
Tout est passé pour nous revoir
Nos pas reviennent nous attendre
On rouvre la classe du soir
Où l’on attend le roi des cendres

J’ai cru le voir dans un miroir
Qui m’est resté de mon enfance
Un chant de source était devant
Qui m’a bercé jusqu’au silence
Et je le suis jusqu’à l’absence
Mon corps s’ouvrant à tous les vents
A bu le froid dans l’eau d’argent
D’un cœur noir qu’il est las d’entendre

Tout est trop beau pour être vu
Un amour plus grand que l’espace
Ferme les yeux qui ne voient plus
Et l’ombre que sa forme efface
Mendiant son pas mendiant sa place
Au jour mort d’un rêve pareil
Dira des ombres qui la suivent
Ma vie avait des yeux d’eau vive
Passé prête-moi ton sommeil

Joë Bousquet






vendredi 28 août 2026

 




Paul Celan, poète (1920-1970)


pastel sec




"...nous nous regardons,

nous nous disons de l'obscur,
nous nous aimons comme pavot et mémoire,
nous dormons comme un vin dans les coquillages,
comme la mer dans le rai de sang jailli de la lune.

Nous sommes là enlacés dans la fenêtre, ils nous regardent
depuis la rue :
il est temps que l'on sache !
Il est temps que la pierre se résolve enfin à fleurir,
qu'à l'incessante absence de repos batte un cœur.
Il est temps que le temps advienne."


Paul Celan




jeudi 27 août 2026

 

Rien,
enfouissement
au cœur
de la forêt.

Silence,
solitude,
eau
dans laquelle
on coule

Clairière
d'une autre lumière
qui révèle le rien
de l'homme
égotique

Futaie
qui perce
à la fois
le ciel
et l'erreur
du temps.

Ailes du papillon
à l'inverse
de toute la prétention
de l'homme.

Engloutissement,
solitude,
silence.





mercredi 26 août 2026

 

Le monde est en feu.

L'aube en rajoute même un peu.

Mais à l'intérieur

un cœur en paix

suffit pour éteindre

tous les brasiers.


Plonger, plonger

toujours plus profond

en ce lieu sans lieu.

Puiser à la source

et partager la vie

toujours nouvelle.